Theodora Roselyne

Theodora Roselyne – Chapitre 1

Je vais mettre les choses au clair tout de suite, la vie à Paris c’est loin d’être le paradis que tout le monde (littéralement) imagine. Déjà, l’odeur y est presque insoutenable, c’est plein de microbes, pollué et stressant. Beaucoup trop stressant. Les gens ne prennent pas le temps de vivre. Ils courent, râlent, pestent et sont malheureux. Alors pour une campagnarde ou banlieusarde peu importe, aller à Paris tous les jours relevait du masochisme. Ainsi, le faire pendant un an, ça devient carrément du suicide, et vu que je n’avais rien de suicidaire à l’époque, ça m’a largement suffi. Ce n’est pas comme si je n’aimais pas ma ville ! Elle est belle et pleine de vie et de charme, quand on sait où aller. Mais, prendre le métro et le RER tous les jours, ce n’était pas pour moi.

C’est une des raisons principales qui m’ont poussées à partir de chez moi. Quitter le domicile familial a été la meilleure décision que je n’ai jamais prise. Ici, je suis heureuse et j’ai pu finir mes études en toute tranquillité.

C’est ce qui est le meilleur dans cette nouvelle vie. Je n’ai jamais été réellement malheureuse chez moi, je n’ai pas non plus été une méchante fille. Je suis toujours rentrée à des heures raisonnables, je ne fumais pas. Certes, il m’arrivait parfois d’abuser de la boisson… Personne n’est parfait. C’était de plus en plus souvent ces derniers temps… Bah oui, chassez le naturel, il reviendra au galop. Les vieux démons ne sont jamais bien loin sur la surface. Certains points de ma vie ne sont pas très avenants, j’ai connu des excès un peu particuliers. J’essaie aujourd’hui de faire plus attention, c’est déjà pas mal non ? Oui, c’est vrai, c’est banal. Je dis ça maintenant. Mais il y a quelque temps, le discours n’était pas vraiment le même. C’est une histoire que je conterais peut-être plus tard. Pour l’instant, c’est tout ce que vous avez besoin de savoir sur moi.

Toujours est-il, la vie n’a pas toujours été facile. Mais je m’en suis accommodée, il le faut bien. Je me réfugiais dans mes livres et dans mes rêveries pour échapper à mon quotidien. Dans la cinématographie, j’ai trouvé mes alter ego romantiques. Je suis devenue une fanatique de romans fantastiques, fantasy ou encore urban fantasy, eux qui ils me faisaient chavirer entre deux univers, le mien, le leur. Petit à petit, je m’inventais un monde parallèle dans lequel je pouvais dire et faire ce que je voulais. Je laissais mes assaillants de côté pour me plonger en ce lieu chaud et agréable où les gens m’aimaient pour ce que j’étais et où j’étais enfin utile à quelque chose. Et oui, parce que mener sa propre vie c’est bien, mais avoir l’impression qu’elle a un sens, c’est encore mieux !

C’est ainsi que, depuis que je suis jeune, j’essaie d’avoir une vie qui sort un peu du commun, autant que faire se peut.A part au lycée, j’y arrivais à peu près. En fait, le lycée a toujours été une horreur pour moi. Suivre des cours a été une obligation et j’ai toujours préféré être dehors. J’étais un vrai garçon manqué étant petite, et cette image a eu du mal à me quitter. Aujourd’hui, je dois encore me battre contre. Mon look, t-shirt, jean, ne m’a pas quitté non plus. C’est la manière de l’accessoiriser qui a changé. Je ne suis toujours pas contre le fait de monter aux arbres ou de courir après une balle. Enfin, c’est surtout que, entre nous soit dit, avec une paire de talons aiguilles, ça va être légèrement plus… compliqué.

Qu’est-ce qui a été le plus dur au moment de partir ? Laisser mes amis ? Ma sœur ? Oui, c’est sûr. Mais surtout, y abandonner mon ancienne vie pour celle que j’avais toujours voulu avoir. Ne laisser transparaître qu’une nouvelle version de moi-même. Toutes mes craintes, toutes mes peines et tous mes problèmes, je me devais de les laisser derrière moi. Exister pour moi-même.

Être : un mot qui signifie tellement dans un univers voué aux apparences. C’est comme si l’on demandait au surmoi de se manifester pendant un état de conscience total. Autant que je sache, les seules personnes qui savent exactement (ou presque), qui j’étais, étaient celles, que l’on peut compter sur les doigts d’une main, qui sont là depuis le début ou presque : Lola, Séléna, et Antony. Mes meilleurs amis, inséparables, aimants, les mêmes centres d’intérêts, pour des personnes complètement différentes. Et pourtant, d’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais été facile à vivre et ils ont toujours été là, même quand j’étais au plus bas. Une amitié comme celle-là, c’est tellement rare, tellement important et fort. On sait que quoi qu’il arrive, on reviendrait toujours les uns vers les autres. Du moins, c’est ce que j’ai toujours cru.

Déjà toute petite, j’avais cette conception, que l’on peut considérer comme bizarre, des relations entre les gens. Je suis de celles qui pensent et savent (en connaissance de cause) qu’une amitié fille/garçon existe et peut subsister au fil du temps. Utopie ? Idéalisme ? Non, juste la certitude du vécu. Mais ma seule erreur dans ce domaine est d’avoir l’habitude d’accorder ma confiance et mon pardon trop vite à des personnes qui ne le méritaient pas.

Je n’ai aussi que faire des critiques à mon égard. L’expérience m’a appris que seules quelques-unes étaient fondées, la plupart sont des excuses pour des jalousies mal placées. Après tout, je suis ce que je suis et si ça ne plaît pas aux autres et bien, tant pis.

Comme je dis toujours, soit on m’aime, soit on me déteste. Avec moi, il n’y a pas de demi-mesure.

Même en amour, je n’ai jamais eu de chance. Les garçons autour de moi j’en avais, mais je n’ai jamais voulu briser les amitiés qui m’étaient tellement chères, avec eux. Les quelques rares fois où j’ai eu la bêtise de le faire, j’ai amèrement regretté mes choix. Ils se révélaient soit être de parfaits idiots, soit ils me trahissaient. A quoi bon souffrir inutilement alors que la vie est déjà assez garce comme ça ? Devoir donc supporter des hommes en plus, leurs caprices, leurs jalousies et leurs possessivités, sans lesquels ils ne seraient rien, c’était bien trop contraignant. Bien que, entre-nous soit dit, il me faille admettre que des bras dans lesquels me blottir quand je me sens mal, ça ne serait pas de refus. Surtout ne répétez cela à personne, cela nuirait fortement à ma réputation.

*

* *

—  Ce qui est fait est fait. Et de toute façon qu’est-ce que ça peut te faire ? Elle t’a trahi dès le départ dans cette histoire, tu aurais dû t’en douter.

J’étais partie pour une séance de shopping avec Séléna. La discussion avait très vite dévié sur un sujet assez fâcheux. Il y a peu, par l’intermédiaire d’amis et de certains réseaux sociaux dont je tairai le nom, elle avait vu qu’un de mes exs sortait récemment avec une fille qui était censée figurer parmi mes meilleures amies de l’époque. Oui je sais, ce n’est rien de bien important, c’est même complètement idiot, surtout quand on sait que cette personne vous dégoûte de tout votre être, par tous les aspects de sa personnalité et son physique. Mais, cela titillait une part de mon égo féminin mal placé.

—  Tiens, qu’est-ce que tu penses de ça ? C’est pas mal non ? me fit-elle remarquer en me montrant une chemise blanche avec un col à froufrou.

—  C’était très certainement magnifique sur ma grand-mère. Non, il me faut quelque chose de grandiose, un peu comme ma chemise Ralph Lauren, mais en blanc.

—  Oui, bah ça, c’est ça quoi ?

Séléna avait toujours eu un profond mépris pour les vêtements de marque que j’affectionnais particulièrement. Certes c’était une attitude puérile, mais j’avais toujours adoré les beaux tissus et l’image de marque que ça peut véhiculer. Je ne sais pas, c’est peut-être la marque d’un traumatisme lié à la fréquentation d’une école privée dès plus sélecte et élitiste. Ou le besoin de compenser un certain manque ? Peut-être bien !

—  Non, ce n’est pas ça du tout. Oh, et puis zut, je décide. Non, mais sérieusement, je sais que c’est une traîneuse de trottoir (pour être polie bien sûr), mais quand même, là c’est… Je ne trouve même pas mot pour le dire… Ça me dégoûte, c’est tout.

—  Tu ne te doutais pas que ça se finirait comme ça ?

—  Certainement pas, le nombre de fois où elle m’a demandé comment je faisais pour être avec lui… Elle cachait bien son jeu. Elle était encore avec Tom à cette époque.

—  Oui, et c’est certainement pour ça qu’elle n’a rien dit…

Elle regarda une chemise et me la montra.

—  Qu’est-ce que tu penses de celle-là ?

—  Oh ! Elle est magnifique !

Elle tenait dans ses mains, une chemise en satin blanc griffée Chanel, avec un col Lavallière assez large.

—  Il me l’a faut, avec des perles et mon tailleur

—  Tu as vu le prix ?

—  Il est raisonnable.

—  Pour une chemise ? Tu sais que tu peux avoir la même chose chez Kiabi en divisant le prix par trente.

—  Chut, je la prends. Tu as cru que j’aillais m’habiter là-bas, sérieusement ?

—  Et le loyer ?

—  J’ai largement de quoi le payer !

—  OK, alors prends là !

—  C’est ce que je vais faire… Et puis de toute manière, ça fait cinq ans.

Oui, j’ai toujours tendance à passer du coq à l’âne. C’est une question d’habitude, vous verrez !

—  Oui, peut-être, mais c’est ton premier vrai amour, c’est normal que tu le prennes mal.

—  Ce que je prends mal, c’est que cette saleté de pimbêche se soit installée dans ma ville. Et qu’après ce qu’elle m’a fait, elle n’a pas intérêt à se pointer devant moi comme une fleur.

—  Je rectifie, tout ce qu’elle nous a fait.

—  Ouais… Pardon.

Je me tournai vers la caissière.

—  Bonjour !

—  Bonjour, ce sera tout, me demanda-t-elle.

—  Oui, merci.

—  Et c’est déjà largement suffisant, plaisanta Séléna.

Je souris malgré moi et lui adressai les plus humbles respects de mon majeur.

—  Deux cent trente euros, s’il vous plaît, s’impatienta la caissière.

—  Par carte (je lui tendis ma carte et tapai mon code). Non, mais c’est vrai, c’était une vraie teigne, personne ne pouvait l’encadrer. Même les potes de Tom la détestaient. Ah, merci au revoir.

—  Bon tu sais quoi, laisse tomber. Cette fille c’est une moins que rien et ton ex ne vaut pas mieux. Ce n’est pas la peine qu’on s’intéresse à lui, après ce qu’il t’a fait.

—  Au final, ils se sont bien trouvés.

—  Voilà, il faut se dire ça ! Bon, qu’est-ce que l’on mange ce soir ?

Cette fille avait toujours eu le don de me remonter le moral. Après que Ben m’ait quitté, elle m’avait soutenu, et fait remonter la pente. On se soutenait depuis toujours. Si on ne pouvait pas compter l’une sur l’autre, sur qui pouvait-on, compter ? J’ai aussi grandi à son contact, sa conception de la vie est assez spéciale. Grâce à cela, j’avais pu apprendre de mes erreurs et continuer à vivre.

Je dois aussi dire merci à la Tequila.

Ah, la tequila ! La meilleure amie d’une personne déprimée. Je vous rassure, je n’en suis pas au point de me poser des questions sur l’alcoolisme, hein ? Je n’ai en rien envie de ressembler à mon grand-père. Un homme intelligent, mais un vrai pochetron, c’est décevant. De toute façon, cet homme n’a jamais fait figure de grand-père pour moi. Il était difficile d’avoir une famille qui ne vous aime pas. Mais plus encore, d’aimer sans retour. Parce qu’aimer : c’est donner à la personne. Donner et peu importe s’il y a un retour. Dire « je t’aime », c’est ouvrir son cœur et son esprit à quelque chose de plus puissant, que beaucoup (dont moi) n’étaient pas prêts à recevoir. Je ne sais pas quoi dire d’autre, ma famille est à l’image de mon désespoir.

*

* *

Revenant de cette escapade après avoir laissé Séléna devant l’hôtel où elle aidait une amie, je décidai de me promener avant de rentrer. En passant dans les ruelles parallèles aux axes principaux bondés à cette heure de l’après-midi, je tombai sur une petite librairie à l’extérieur austère. Il est vrai que depuis quelque temps, je manquais de lecture, et qu’un livre de cuisine de plus ne serait pas de refus.

J’entrai donc.

Contre toute attente, l’intérieur était très lumineux. De grandes fenêtres venant de l’autre côté du bâtiment éclairaient les rayonnages. De grands spots étaient disposés au-dessus de chaque étagère et dans chaque bibliothèque, tout cela s’étalant à perte de vue. Au milieu de la pièce, un coin lecture, avec des canapés et fauteuils confortables sur un tapis d’aspect moelleux. Un lieu aux allures idylliques…

En faisant le tour des rayons, je remarquai des sujets divers et variés, de l’historique à la géographie en passant par des romans et des biographies. Le paradis des lecteurs, mon père aurait été fou. Je fis courir mes doigts sur les tranches des livres et m’arrêtai sur un. Tout en cuir, un livre d’aspect très ancien, aux reliures en fils d’or, incrusté de pierres précieuses. Je le sortis de son alcôve de bois d’acacia et le posai sur l’une des tables du coin lecture. La couverture était brodée par le même fils de la reliure, et on pouvait y voir écrit : L’histoire de Theodora Roselyne, princesse disparue du royaume de la Roseraie. En parcourant les lignes fines du tracé des coutures, je sentis monter en moi une vague de bien-être. C’était une sensation toute particulière que je n’avais jamais ressentie auparavant. Une vague de puissance pure, bien plus encore que de bien-être. C’était comme plonger dans un bon bain chaud et sentir tous ses muscles se dénouer les uns après les autres. Très honnêtement, je pourrais facilement m’habituer à une telle sensation.

Puis, il me parut comme familier, comme si je l’avais toujours connu, comme s’il était à moi, vestige de souvenirs enfouis profondément dans ma mémoire. Je connaissais le tracé des fils, les courbes, l’emplacement des pierres sur la couverture.

Une douce énergie émanait du livre et se propageait entre mes doigts, sur ma peau. Elle remontait le long de mes bras et jouait dans mon corps… Je me sentais bien, en forme, comme si je venais de me réveiller d’un long sommeil réparateur. Le cuir glissait sous mes doigts au fur et à mesure que je descendais la couverture, l’énergie continuait à m’envahir de plus en plus. J’ouvris alors le manuscrit et tournai les premières pages. Le papier épais, doux comme de la soie coulait comme un liquide duveteux. Je le parcouru, les pages étaient blanches. Il n’y a rien d’écrit. A quoi cela peut-il servir de mettre un livre vierge dans les rayonnages ? Pourquoi lui donner un titre ? Il me semble si vieux… Et pourtant…

Je ne pouvais plus m’arracher à sa contemplation. Il prit une grande place dans mon esprit en quelques secondes m’obsédant, me hantant, sondant mon esprit et mon cœur. Il introduisit son énergie jusque dans la plus petite parcelle de mon être. Il me parla, mais je ne compris son langage. Il essaya de me montrer des images, mais je ne les vis pas. Cela provoqua alors en moi une sensation d’exaspération comme je ne l’avais encore jamais ressentie, auparavant.

*

* *

Je me trouvais dans un immense jardin d’intérieur, très fleuri, des roses, des lys, des orchidées, des tulipes et d’autres espèces inconnues. En son centre, une petite ouverture vers un patio à l’instar des atriums de villae latines. Se tenait-là, un petit bassin collecteur d’eau de pluie. L’eau d’un bleu azur paraissait si pure. Près du bassin, une table avec plusieurs chaises d’un blanc immaculé. Sur une balancelle d’un blanc nacré, se tenait une jeune femme. Elle était d’une grande beauté, ses cheveux d’un auburn bouclés lui descendaient jusqu’à la taille, des yeux verts-dorés étincelaient comme des pierres précieuses et son teint de porcelaine scintillait sous les rayons du soleil et rendant éclatante la robe de couleur nacre qu’elle portait. Une robe magnifique très simple qui épousait parfaitement ses formes. Un tissu léger, plissé à partir de la taille qui descendait jusqu’au sol, des bretelles de tissus tombant sur ses épaules. Un décolleté en arc de cercle avec quelques ajouts de dentelles d’or faisaient ressortir ses yeux.

Je me rendis rapidement compte que je n’étais plus dans la bibliothèque. Où étais-je, ça c’était la question à un million d’euros. Bien sûr pour connaitre les réponses à mes questions, il fallait que je bouge de ma cachette.

Je m’approchai d’elle.

—  Excusez-moi, mademoiselle, appelai-je. Pardon, vous m’entendez ?

De toute évidence, non.

—  Mademoiselle Theodora, appela une voix derrière moi. Votre mère vous demande.

—  Merci mon cher, répondit-elle d’une voix douce et cristalline, faites-lui savoir que j’arrive, je vous prie.

—  A vos ordres, altesse.

Elle se leva et se dirigea vers de grandes portes de bois précieux. De sa démarche légère et fluide, presque dansante, elle les ouvrit et flotta à travers de nombreux couloirs lumineux, sol en marbre, lustres de cristal, fresques aux murs tels Michel Angelo ou Léonard de Vinci. J’avais l’étrange impression de me retrouver lors d’une des fameuses visites au château de Fontainebleau. Un incontournable de la sortie scolaire.

Elle s’arrêta devant de nouvelles portes, cette fois plus lourdes et sculptées de manière très fine, des entrelacs s’emmêlaient et se démêlaient le long du battant pour se terminer sur une poignée en bronze doré.

—  Faites savoir à la reine que je suis là, s’enquit-elle.

—  Son Altesse Royale, la princesse héritière Theodora…

Elle entra.

—  Ah ! Ma chérie, chanta une voix forte.

—  Vous m’avez fait demander, mère ?

—  Oui, en effet.

J’attendis des bruits de derrière les portes. J’imaginais qu’elle se levait pour accueillir sa fille.

—  Tu n’es pas s’en censée savoir que tes dix-huit ans arrivent à grands pas. Comme tu le sais, il est obligatoire que tu te trouves un mari avant ton couronnement.

—  Mère. Nous en avons déjà discuté tant de fois. Je me refuse à épouser avec un homme que je n’aime pas !

—  Tu n’as malheureusement pas le choix, soit tu trouves un mari d’ici ton couronnement, soit Léanah prendra ta place en tant que reine.

—  Elle n’est pas mariée non plus !

—  Elle n’est pas contre le mariage arrangé, elle. Ma chérie, tu trouveras chaussure à ton pied en moins de temps que tu ne le penses, je te l’assure. (Elle soupira.) Je te rappelle que tu n’es pas la seule à avoir des droits sur ce trône, et que même s’il te revient de droit, cette femme peut aussi y accéder. Malheureusement.

—  Mère…

—  Non, Theodora, non. Pas de protestation, je te prie. Nous n’avons plus le temps. Tu dois le faire et tu le feras. J’organiserai d’ici là, une rencontre pour que tu fasses la connaissance des meilleurs partis des royaumes. Peut-être y trouveras-tu l’amour que tu cherches tant… Je te comprends, tu sais… Ton père était l’homme de ma vie. S’il est mort aujourd’hui ce n’est qu’une question de… Je… Je sais pourquoi tu cherches tout cela, et j’espère que tu le trouveras. Nous ne sommes malheureusement pas toutes aussi chanceuses…

—  Très bien mère… Votre Altesse…

Je suis restée au niveau les portes durant leur conversation.Il y avait une grande détresse dans la voix de la jeune femme. Ce mariage arrangé la perturbait au plus haut point. Un choix imposé, une vie à supporter un homme qui peut-être jamais ne lui conviendrait. Je percevais sa colère, tout comme sa tristesse. Cette dualité de sentiments qui montaient en elle. Entre le désir de liberté, de révolte face à sa mère, et de devoir envers son peuple. Elle était tiraillée. Malheureuse. Elle sortit, les larmes coulaient sur son visage, sa tristesse était palpable. Elle me regarda, elle me transporta vers des sentiments qu’il y a bien longtemps que je me refusais d’éprouver.

Ma vue se flouta, devint de plus en plus brouillonne. Je ne vis plus rien, tombai, m’effondrant sur le parquet. Des larmes commençaient à couler sur mes joues, chaudes et lourdes…

Du sang.

J’avais peur, tellement peur. Je n’assimilai pas assez rapidement ce qu’il se déroulait. Allongée sur le sol, je ne pouvais plus respirer… J’entrevis une flaque de sang autour de moi… Mes yeux se fermèrent, je luttai, mais rien ne fit. Je sombrai peu à peu dans le néant.

*

* *

  —  Ce livre est un véritable mystère, n’est-ce pas ?

Je sursautai. Un homme d’un âge avancé se tenait à mes côtés. Il n’y a plus de sol de parquet précieux. Il n’y a plus non plus les lustres de cristal et les grandes portes d’acacias. J’étais de retour dans la librairie. Il m’avait arraché à ma rêverie et m’observait, avec ses yeux bleu clair perçants, comme s’il essayait de me sonder l’esprit juste en me regardant. Il était majestueux, grand, maigre, des cheveux blancs et une barbe assez longue de la même couleur, des lunettes en demi-lune sur le nez. Vous voyez Dumbledore ? Et bien pareil !

Il se pencha vers moi en l’attente d’une réponse.

—  Oui, il est… intrigant, bredouillai-je, encore sous le choc.

—  C’est un livre très ancien. Je crois que je l’ai toujours eu dans cette bibliothèque. Un héritage de famille. Selon la légende, l’histoire continuerait de s’écrire toute seule.

—  C’est-à-dire ?

—  Croyez-vous aux histoire surnaturelles, mademoiselle ?

— Cela dépend du sujet.

Il me sourit de manière étrange.

— Ce livre comme vous avez pu le remarquer, possède des pages blanches. Sa propriétaire n’a pas pu finir de l’écrire. Et, puisqu’elle ne peut plus le faire elle-même, il le fait à sa place. Il y aurait comme une connexion entre le livre et sa détentrice.

—  Elle ? Mais de quoi parle-t-il ?

—  Il s’agit du récit de la vie d’une jeune princesse et de son royaume, jusque sa destruction.

—  Sa destruction ?

—  Oui, on dit que le jour des vingt-et-un ans de sa fille, la reine organisa une très grande fête. Cette jeune fille représentait la lumière absolue. Elle était la pureté, la beauté, la générosité et l’amour de leur univers. Ce jour-là, un homme traversa des ténèbres, jaloux de cela, détruit le royaume et tua la princesse et tous les habitants.

—  Si elle est morte, pourquoi le titre parle d’une princesse disparue ?

— D’après la légende, la puissance de l’espoir que représentait cette belle princesse lui permit d’exiler une partie de son esprit hors de son corps, afin de plus tard se réincarner et rétablir l’honneur et la grandeur passée du royaume.

—  Et vous croyez qu’elle va subitement réapparaître et que ce récit recommencera à s’écrire ?

—  C’est à peu près ça. J’ai pu voir le récit il y a quelques années. Un beau jour, il y a de ça à peu près vingt ans, ses pages se sont révélées pendant une courte durée. J’ai eu la chance de pouvoir les lire. C’est un bel ouvrage… Très… instructif.

Ce vieux était complètement atteint.

—  Ecoutez, c’est une histoire vraiment touchante. J’imagine que vous racontez cette histoire à chaque personne qui s’intéresse à ce bouquin. Je ne suis pas née de la dernière plus. Un ouvrage qui s’écrit tout seul…C’est la première fois qu’on me la fait, celle-là !

Il continuait à me scruter avec ses petits yeux, le sourire aux lèvres. Il était flippant.

—  C’est une histoire divertissante, j’en conviens.

—  Divertissante ?

—  Un genre de conte pour enfant. J’ai passé l’âge de croire aux histoires de princesses. Je n’ai plus 10 ans, et même à cette époque, il n’est pas sûr que j’y eus cru.

—  Oh, je suis certain du contraire. Vous ne voulez juste pas de quelque chose qui ne s’expliquent pas dans votre vie. Ce qui est bien compréhensible. La vie est déjà assez dure comme ça. Vous n’avez pas besoin d’une quête spirituelle en plus, j’imagine. Si jamais vous changez d’avis, n’hésitez pas à revenir, mademoiselle…

—  Delacroix, Elena Delacroix, fis-je en lui tenant la main.

—  Guilhem O’Callagan, me répondit-il en la serrant. Enchanté mademoiselle Delacroix.

—  De même.

—  Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai malheureusement beaucoup de travail en retard qui m’attend. Mon offre tient toujours, si la jeune enfant rêveuse que je suis sûr que vous êtes ou du moins que vous étiez, change d’avis. N’hésitez surtout pas à venir me voir.

Il prit alors congé. Je restai seule dans le coin lecture, toujours sous le choc des événements précédents. L’avais-je lu ? L’avais-je vu ? Je ne sais pas, je ne sais plus. Je suis perdue. Complètement perdue.

J’ai peur. Si peur. Je ne sais pas pourquoi. Après tout, ce n’était qu’une page du journal intime de cette princesse. Sûrement une des aventures. De toute façon, ce n’est qu’un livre, parmi d’autres. Le vieux avait raison, j’étais une rêveuse, une grande rêveuse même. Mais parfois la réalité nous rattrape tellement rapidement et brutalement que je n’ai plus le loisir de me complaire dedans.

Pourtant, cette vision me paraissait tellement vraie. Si je commence à avoir des hallucinations, on n’est pas dans la merde. Je crois qu’il est temps que je stoppe la caféine, les effets secondaires devenaient de plus en plus étranges !

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4 commentaires sur “Theodora Roselyne – Chapitre 1

  1. Bonsoir 🙂 Oui, je continue à lire ton histoire quand même ^^.

    Je pense me répéter, mais j’adore j’adore ton style d’écriture. Vraiment, tu as une plume sublime. Je t’encourage à essayer l’édition pour faire partager ton talent 🙂 Tu sais nous plonger dans l’histoire, nous faire ressentir les émotions, tout ce que j’aime en lisant un livre. Quand, pour moi, l’émotion ne ressort pas, c’est médiocre. J’apprécie pleurer devant un film, cela en va de même en lisant un bouquin, lol.

    Ton intrigue est intéressante. Ce livre semble vivant et vivre sa propre histoire. Cela n’a sans doute rien à voir, mais j’ai pensé à L’Histoire Sans Fin. Le lecteur continue l’histoire puisque qu’elle semble inachevée ? Notre héroïne va en faire partie ou restera en retrait ? Tu as éveillé ma curiosité 🙂 Je ne sais pas du tout où je vais, mais j’y vais volontiers 😛

    Bisous et bonne soirée 🙂

    Léhonora.

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    1. Et bien merci ! Je suis très touchée par ton message ! Ce sont des compliments qui me donnent vraiment envie de continuer à écrire 🙂 Surtout que ces derniers temps, je me pose beaucoup de questions et notamment sur les émotions et comment les transmettre, donc c’est réellement à propos !
      Je ne vais pas répondre à tes questions, j’espère que tu trouveras tes réponses en lisant la suite 😉
      Encore merci, pleins de bisous !
      Rose 🙂

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      1. De rien 🙂 Quand j’aime une histoire, je vais jusqu’au bout en laissant un petit mot (même si je mets un peu de temps parfois, lol). Transmettre les émotions n’est pas chose facile, j’ai le même problème sur mon roman. Etant donné que tu décris l’atmosphère, les pensées, on ressent facilement, car on est dans la peau du personnage. Cela aide beaucoup. Ce n’est pas comme certains qui font 3 lignes sans permettre aux lecteurs de s’accrocher au personnage. Certes, certains de tes passages mériteraient de développer les sentiments, mais l’ambiance est bien présente. Après, c’est juste une question d’entraînement 🙂 En tout cas, je t’encourage à continuer. Ne t’arrête pas pour ce genre de question 🙂 Maintenant que je sais où peut être le problème, je tacherai de surveiller cela dans les prochains chapitres 😛

        Mes questions ne demandent pas obligatoirement une réponse, je rassure ^^. Je me doute que je verrai dans la suite, mais, bon, faut tenter quand même XD

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      2. Qui ne tente rien n’a rein 😉
        En tout cas, merci beaucoup pour tes conseils c’est toujours bon à prendre. En outre, je vais aller voir tes fanfictions, peut-être que mon avis sera différent du tien 🙂
        Mais je suis d’accord avec toi, sans émotions, il n’y a pas réellement de possibilité de s’attacher aux personnages. Personnellement, si je ne m’attache pas, ma lecture en est vraiment diminuée !

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