Theodora Roselyne – Chapitre 2

Je contemplai l’ouvrage encore quelques instants puis le reposai. Cette histoire était sans queue ni tête. Comment un livre pouvait-il s’écrire seul ? C’est idiot. Le pire, c’est que ça m’intriguait vraiment.

En le reposant, j’entendis des bruissements de papiers derrière moi. Je me retournai vivement, il n’y avait personne. Pourtant les bruissements continuaient… Je m’affolai en pensant à tous les films d’horreur que j’avais pu voir. Pourquoi, est-ce que l’on pense toujours au pire dans ces situations-là ? Il faudrait vraiment que l’on m’explique un jour.

Je n’avais plus l’habitude d’avoir des réactions aussi violentes. J’étais plus du genre complète maîtrise des sentiments. J’avais l’impression de ne plus rien contrôler depuis que cette vision m’avait retourné le cerveau. Je commençai à chercher autour de moi. Je passai à la volée les différentes étagères et bibliothèques, regardant dans tous les coins d’où pouvait bien provenir ce bruit, comme des pages qui se tournaient.

Je courais maintenant, me dirigeant vers le fond de la librairie, les parties que je ne pouvais pas voir en entrant. C’était une salle de travail où des dizaines de loupes s’étalaient sur d’immenses bureaux. Des fils de toutes les couleurs et de toutes les origines. Cuir, or, satin : un véritable atelier de restaurateur.

C’était magnifique et oppressant. Ma claustrophobie prit le dessus l’espace de quelques instants. Je suffoquai, ma tête tourna… Ma vision se pava de taches noires, m’obstruant pratiquement la vue. Mon cœur battait la chamade, beaucoup trop vite. Je ne pouvais plus respirer, la crise d’asthme commença à faire rage. Bien évidemment, j’avais laissé mon sac près du coin lecture. Des larmes de rage coulaient sur les joues, nées de la frustration, je ne supportais pas de ne pas réussir calmer. Je tombai sur le sol, plutôt je m’écoulai, et sombrai dans l’inconscience.

*

* *

— Hey, hey, cria une voix. Hey, regarde-moi, regarde-moi !

J’ouvris les yeux difficilement. Ma tête était sur le point d’exploser, mes yeux me brûlaient, ma respiration était encore difficile… Mes oreilles sifflaient et mon cœur tambourinait dans ma poitrine. Un jeune homme se tenait au-dessus de moi, ma tête dans son giron, il me caressait le visage comme pour être sûr que j’étais vraiment avec lui. Du moins, je croyais que c’était pour cela.

Alerte maximum, contact physique avec le sexe opposé !

— Hey bah ! Ce n’est pas trop tôt. La prochaine fois, tu pourras éviter de tomber sur mon matériel ? Ca m’arrangerait. Le canapé, ce n’est pas plus confortable pour faire un somme ? plaisanta-t-il en souriant.

Je ne sais pas si ce que je vais dire est très catholique (que Dieu me pardonne), mais Bon Dieu ce qu’il est sexy. Une vraie gueule d’ange. La première chose que j’ai vu est son sourire. Grand, blanc, révélant des fossettes plutôt agréables. Des yeux bleus foncés magnifiques… J’eus envie de me plonger dedans et d’y nager presque instantanément. Ses cheveux châtain clair était tombaient en mèches éparses devant ses yeux. Il m’étudia, tandis que j’essayais désespérément de garder les yeux ouverts.

— Je ferais un effort, promis !

— Tu as besoin de quelque chose, un médicament, peut-être ? J’ai trouvé ce sac, j’imagine que ce doit être le tien ?

Il me désigna mon sac.

— Oui, merci.

Je le pris, en sortis ma Ventoline et inspira une, deux puis soyons folle, trois fois.

— Asthmatique ? C’est plutôt embêtant non ?

— On s’y habitue.

Je m’étais défaite de son étreinte à ma plus grande déception.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ?

— Crise d’angoisse.

— Tu as tous les défauts toi.

— Tu n’as encore rien vu.

Je me redressai. Ses yeux brillaient de malice et d’insinuations plus que douteuses.

Tu penses à quoi, mon chou ? Je suis censée avoir peur ? Non parce que je n’ai pas encore la force de partir en courant, maintenant. Dans cinq minutes peut-être… En temps normal, je n’étais pas du genre à tomber dans les bras le premier soir, tu vois ? Dire que j’en ferai bien mon quatre heures, ce serait déplacé ?

— Dans ce cas, si tu veux m’apprendre, j’en serais ravi.

Ses yeux s’illuminèrent, le genre de regard que les prédateurs lancent à leurs futures proies ! Il était doué, très doué même. Je me laisserais bien croquer… J’avais peut-être pas la force de m’enfuir, mais de résister, oui ! Appelez-moi : miss Fouteuse de Râteaux 2012 !

— Ce serait avec plaisir… Mais, il m’est difficile de raconter ma vie à quelqu’un dont je ne connais même pas le prénom.

De nouveau, un sourire ravageur joua sur ses lèvres.

— Nate, Nate O’Callagan.

— O’Callagan ? Comme le monsieur que j’ai vu tout à l’heure. Ton grand-père, j’imagine ?

— En effet, très bonne déduction Sherlock. Et toi ?

— Elena… Delacroix. Comme le peintre.

— Elena, c’est un plaisir.

— De même.

Il m’aida à me relever. Il avait l’air d’un gentil garçon. Ce sont les pires. J’imaginais facilement être victime de plus à son tableau de chasse. Je me laisserai bien prendre (sans mauvais jeu de mots), mais la perspective d’y figurer ne m’enchantait pas vraiment. C’est dommage, il est vraiment, mais alors vraiment mignon. Ah, vous aviez compris ? Autant pour moi.

Il y avait bien longtemps que je m’étais pas sentie aussi frivole. J’avais un peu de mal à gérer et à comprendre l’effet qu’il me faisait. J’avais renoncé au droit d’éprouver ce genre de chose et je m’en sortais plutôt bien. Pourquoi tous ces chamboulements aujourd’hui ? Je n’avais pourtant pas mes règles.

Le problème est que j’avais bien trop d’amour propre pour finir dans les draps d’un prédateur. Aussi sexy soit-il…

Tu te répètes, ma caille.

— On va prendre un café ? Tu m’expliqueras pourquoi tu as fais une crise d’angoisse dans une libraire. Ensuite, on pourra enchainer sur ta vie, comme tu le dis si bien. Qu’en penses-tu ?

— Maintenant ?

— Bah oui, à moins que tu sois quelque chose de plus intéressant à faire ?

— Je… euh…

— Pas de réponse, bonne réponse. Allez, je t’embarque.

— Mais…

— Pas de mais. Je connais un petit bar pas très loin…

Ressaisis-toi, Elena ! Ne te laisse pas avoir !

Je ne m’explique pas cette force de persuasion.. Et ces yeux.. Bizarrement, ils me semblaient beaucoup plus clairs. Non, c’est surement un effet de la lumière.

Stupide, Stupide, stupide !

— Je suis désolée, je ne peux pas… Une prochaine fois peut-être.

— Sérieusement ?

— Oui !

J’étais fière de moi. Je lui avais résisté. Maintenant, il ne restait plus qu’à réussir à partir. Il s’avança vers moi. Et en me baissant pour ramasser mon sac, j’entrevis sa musculature fine et bien dessinée à travers son Marcel blanc moulant. Sa chemise négligemment posée au-dessus donne un cachet bohème, et le jean, rock. C’est alléchant.

Mais je ne pouvais pas. Je n’avais pas le droit de me laisser avoir. D’autant plus, que je devais réprimander sévèrement cette envie de lui déchiqueter ses vêtements avec les dents.

Je remarquai que je devais le fixer depuis un certain moment lorsqu’un petit sourire charmeur se dessina sur son visage. Il se rapprocha de moi, si près que je pu sentir son parfum sensuel et masculin. À vu de nez, « Le Mâle » de Jean-Paul Gautier. Décidément, c’était vraiment difficile de résister à un homme comme celui-là. Je me connais, je risquais de craquer vraiment très rapidement, il fallait absolument que je parte d’ici, et vite.

— Bon bah, je vais y aller moi. Merci de m’avoir sauvé la vie, fis-je en titubant vers la sortie, sourire charmeur aux lèvres.

— C’est un plaisir. Si tu te sens mal un jour, tu sais où venir maintenant.

— Euh… ouais bon… A plus.

*

* *

Je repartis bredouille. Après tout ça, je n’avais pas réellement eu le courage de rechercher quoi que ce soit d’autre. De plus, j’étais tellement fière d’avoir échappé à Nate que je n’ai même pas eu l’idée de m’enquérir de ce que j’étais venue chercher.

Tout ce que le grand-père m’a dit m’avait retourné l’esprit. C’est vrai, j’ai toujours adoré la mythologie et tout ce qui s’y rapportait. C’est comme l’histoire de la vie du monde, racontée et imagée pour ceux qui vivent aujourd’hui. Ces récits étaient ceux qui rythmaient notre vie. Mais cette histoire, je ne l’avais jamais entendue auparavant. Elle était, très émouvante. L’espoir, l’amour et la joie s’y mêlaient. C’était des qualités qu’on retrouvait souvent dans le monde, c’est l’utopie, la vie idéale.

Un jour, je reviendrai dans cette librairie, et peut-être pourrai-je percer le mystère de cet ouvrage. S’il était vraiment « magique », alors je le saurai. Et là et seulement là, je me poserai des questions.

Mais qu’est-ce que je dis ? Tout ça ne pouvait exister. Un livre ne s’écrit pas tout seul. Il faut une plume, une main et surtout un esprit. C’est impossible. Je n’ai pas l’esprit cartésien à proprement parler, mais il y a des choses que je ne pouvais pas accepter. Les esprits, les fantômes, des personnes qui ont des capacités un peu particulières notamment avec la nature, les plantes ou les animaux, j’y crois, mais un livre qui s’écrit tout seul, c’est au-dessus de mes capacités.

La sonnerie de mon téléphone m’arracha à ma rêverie.

— Hey, ça te dit une boîte ce soir ? J’ai un bon plan avec les mecs, en centre-ville, près de l’appartement. Alexis connait le videur. Il y a moyen qu’on ait des consos gratuites, m’annonça Lola, ma deuxième colocataire.

— Tu as prévenu Séléna ?

— Évidemment et elle vient ! Allez, dis oui ! Ça va être trop bien !

— Tu sais que je ne peux pas résister à l’appel des consos gratuites. Ce serait un affront total envers mon éthique personnelle. On se voit à la maison avant de partir ?

— Oui, le temps que je rentre… Séance d’essayage comme d’habitude ?

— Évidemment !

— OK, bisous ma bichette, je rentre là !

Oui, d’accord. Je n’aurai pas dû accepter. Avec ce que j’ai vécu aujourd’hui, et ma crise, ce n’était pas l’idée la plus intelligente que je n’ai jamais eu. Mais, j’ai justement besoin d’air ! Une bonne petite soirée peut donner le courage d’affronter la vie, et peut-être je l’espère, me faire oublier les évènements de la journée.

Profitez de ses petits moments entre amis, ou rien que de marcher le long des rues et ruelles de ma ville, en profitant des rayons du soleil en les laissant percer sur ma peau, me caresser, tout ça permet de survivre jour après jour… dans… ce monde. C’est ce que j’aime le plus à cette époque de l’année, flâner dans les rues encore désertes, que les touristes n’ont pas encore inondées. Être heureuse avec le peu de choses qui s’offrent à moi. J’aimais tellement ma ville, son odeur (sans la pollution), sa couleur, sa folie. C’est pour ça que j’étais partie de Paris à l’époque. Parce que je ne trouvais pas là-bas ce dont j’avais besoin pour être une personne accomplie. Je n’étais pas de ses femmes qui savaient tout faire, bonnes à marier à dix-huit ans. NON. Juste comme une fille qui avait besoin de vivre de nouvelles aventures et qui pour ce faire, et pour se prouver à elle-même qu’elle est capable de vivre sans ses parents ou un appui quelconque.

Enfin, vivre sans mes parents ça n’a rien de nouveau, mais c’était une autre histoire. J’avais aussi besoin de prouver aux autres que j’étais loin d’être « une sale gosse hautaine qui n’a jamais rien vu de la vie que sa résidence de bourge pour les vieux. ».

Aujourd’hui et depuis longtemps maintenant, je sais qui je suis. Et j’en suis fière. Tous ceux qui ne sont pas d’accord avec ça, qu’ils ailles voir ailleurs si j’y suis. C’est ce que je suis devenue. C’est moi, ce n’est pas autrement.

Tout en rentrant, je ressassais encore et encore cette vision. Cette maison, cette princesse, cet anniversaire… J’avais vu la princesse dont parlait le vieux libraire. Au fur et à mesure qu’elle avançait, qu’elle parlait, je ressentis sa douleur, partagea son bonheur. Je ne savais pas ce qui était vrai, tout ce que j’ai compris c’est qu’elle était morte à présent. Mais était-ce seulement réel ? L’ai-je lu ? L’ai-je vu ? J’étais complètement troublée. Après tout, il n’y avait pas de texte, mais peut-être des images ? Qui sait…

Je ne pouvais pas avoir tant d’images dans la tête provenant de pages blanches…

Je devenais peut-être folle. Après tout, avec le manque de sommeil, le stress me fait peut-être halluciner. J’avais sûrement imaginé en lisant… Il a raison, nos vies sont déjà assez compliquées comme ça, pas besoin de problèmes, de « quêtes spirituelles » ou autres.

J’avais besoin d’air, c’était vraiment urgent. Pour sûr qu’une bonne soirée servira à quelque chose et me fera le plus grand bien.

J’accélérai la cadence, afin d’arriver à l’appartement avant Lola. Vu que j’avais l’intention de lui piquer des vêtements, il fallait bien que je choisisse avant qu’elle jète son dévolu sur une tenue. Dans un appartement où vivent trois filles, ce n’était pas les vêtements qui manquaient le plus. Mais c’était incroyable c’est que l’on n’a jamais assez ! Et plus on a de vêtements, plus on a des problèmes pour trouver quoi se mettre… Le drame de ma vie.

Qu’un ne me dise jamais que ce n’est pas compliqué d’être une femme aujourd’hui. Entre maquillage, épilations, vêtements et j’en passe et des meilleurs on avait de quoi souffrir ! Et puis, ne nous a-t-on jamais appris qu’il ne fallait jamais porter deux fois les mêmes tenues en soirée ? Chose qu’on m’a sermonnée pendant des années. Et l’appliquer se révèle de plus en plus compliquer à mesure que les années passent. Mais qu’est-ce qui est vraiment important dans tout ça ? Les fringues en elles-mêmes, faire croire à tout le monde qu’on a de l’argent et se montrer ? Parce qu’à part servir les apparences, se vêtir différemment à chaque fois que l’on sort ne sert à rien qu’à se montrer, justement. Mais peut-être que c’est la seule chose qui importe encore aujourd’hui.

Mais après tout, c’est peut-être un mal pour un bien ? Enfin, comme on le sait, avoir une bonne apparence aujourd’hui, c’est la clef de l’avenir : un bon travail, un bon mari…

Enfin…

En plein cœur de Toulouse à deux pas du capitole se trouvait notre appartement. Un charmant petit meublé de presque 200 m², s’étalant sur deux étages. Oui, c’est très grand, mais je vous expliquerais pourquoi on a un appartement de rêve très bientôt. Petit indice… C’est un appart’ de fonction !

Au premier, ce trouvait une cuisine américaine, toute en rouge laqué, avec un îlot central, plaque à induction, inox, marbre, tout ce qu’il fallait pour bien réussir un bon petit repas bien comme il faut. Le salon était assez moderne, de couleur taupe et dans les tons gris clair. Les meubles, des fauteuils et un grand canapé d’angle moelleux, tapis au sol et tableaux aux murs, de la vue la plus basique de New York au Pop’art pour donner du punch. Une grande bibliothèque sur un côté de la pièce et une télévision à écran plasma de l’autre. À l’étage, trois chambres et pour chacune, une petite salle d’eau. La mienne est décorée avec un style gothique-kitch, meubles noirs assez imposants et remplissage rose pétant, un immense tapis rose au sol et quelques tableaux aux murs.

Je me dirigeai vers la salle de bain — de couleur turquoise, galets au sol et tout ce qu’il faut comme produits de beauté pour essayer d’être belle à longueur de journée —, histoire de prendre une petite douche.

Rien de tel qu’une bonne douche pour se prélasser après une dure journée comme celle-là. La fatigue commençait dangereusement à s’accumuler.

Je me sentais sale. Et comme une mauvaise chose n’arrivait jamais seule, je dû faire face à une montée de nostalgie.

C’est incroyable à quel point lorsque je faisais une de mes crises, tout ce que je ressentais depuis des années, tout ce qui s’accumulait prêt éclater, ressortait aussi promptement que c’était entré. Je me sentais seul et sans défense. Tellement idiote de pleurer comme une enfant de douze ans qui n’aurai pas eu son jouet.

Ça fait du bien. Parfois pleurer, c’est ce qu’il y a de mieux à faire. Et, à vrai dire, c’était bien la seule chose que j’étais capable de faire depuis bien longtemps. Les larmes me brûlaient les joues, les lèvres. J’avais juste à penser que j’avais laissé seule avec ma grand-mère, ma petite sœur, pour éclater en sanglot.

Ma petite sœur, Ambre, a été pendant très longtemps ma raison d’être. Je lui ai tout appris. Je lui ai montré comment se mettre en valeur, et se tenir en société. Non, que mes parents ne sachent le faire. Je n’ai pas la prétention de dire que je sais me tenir, être polie. Ils ont fait en sorte que je puisse m’en sortir. Et, alors qu’ils partaient pour faire je ne sais quoi, je ne sais où, avec je ne sais qui, pendant des semaines, ils nous laissaient seules elle et moi. Je lui ai appris tout ce que je savais. Je suis si fière d’elle. Pour son âge, elle est d’une grande beauté. De la beauté d’une jeune fille de maintenant presque dix-neuf ans. Mais elle était tout le contraire de moi, petite, blonde, les yeux bleus. Parfois, je me demandais si l’on avait vraiment le même père. On se reconnaissait par certains très familiaux du côté maternel, mais très peu du côté paternel. Elle est comme ma fille. Je l’ai élevé, je sais de quoi elle est faite, ce qu’elle est capable de faire pour un garçon, pour un ou une amie. Je connais presque tout d’elle. Elle a beau me faire croire certaines choses, je vois quand ça ne va pas, je ressens son mal-être au téléphone, sa tristesse sur une lettre. Parfois, il y a encore des traces de larmes sur le papier qui ne veulent pas s’effacer. Et je continue à me punir de l’avoir laissée.

J’ai passé toute mon adolescence à m’occuper de ma petite sœur. Aujourd’hui, il était temps que je m’occupe de moi-même. Et même si, quoi qu’il arrive, je savais qu’un jour je la verrais sur le seuil de ma porte avec ses valises en me disant qu’elle a fugué de la maison, elle savait qu’elle pourrait toujours compter sur moi.

Elle restait ma famille. Et la culpabilité de l’avoir quitté me ronge, jour et nuit, nuit et jour, jour et nuit…

J’espère que tu me comprends ma puce et que tu sais que quoiqu’il arrive je serais toujours là pour toi, tu es ma sœur. Quand on a des familles aussi cinglées que la nôtre, il faut se soutenir… Et je n’ai pas su le faire… 

— Ely ? Tu es là, hurla une voix dans ma chambre, presque totalement couverte par le brouhaha de la musique.

— Oui, une minute, je sors de la douche là, répondis-je en m’enroulant d’une serviette

— Je peux, fit Lola, en passant sa tête dans l’entrebâillement de la porte. Ah, tu es déjà lavée ! Tu n’as pas mal d’avance sur nous.

— C’était le but !

— Bon OK, j’ai parlé aux mecs. Ils viennent nous chercher dans deux heures.

— Dans deux heures ?

— Oui, je sais c’est tôt, mais…

— C’est pire que tôt, la coupai-je. Déjà, est-ce que Séléna est rentrée ? Ensuite, à quoi ça sert d’aller en boîte à 20 heures, surtout quand elle est à deux pas d’ici ?

— En fait, ils nous invitent au restaurant avant, et ensuite elle est rentrée en même temps que moi, il y a presque vingt minutes, pendant que tu étais sous la douche.

— Ah bah, je suis désolée, d’accord… Je te piquerai des fringues, annonçai-je après un certain temps de réflexion.

— Ouais comme d’hab’ quoi… Ça va grosse ?

— Bah ouais pourquoi ?

— Tu as une tête de déterrée !

— Ah bah merci, ça fait plaisir, riai-je. J’arrive dans deux minutes.

— OK !

Lola était une fille que j’ai rencontrée pendant ma première et seule année de faculté sur Paris. Avec elle, le courant est très vite passé, les cours de latin aussi. Petite brunette, d’une vraie beauté naturelle, elle était du genre à appâter tous les mecs autour d’elle. Elle était ce qui ressemblait le plus à une jumelle pour moi, toutes les deux assez blanche, auburn et sens de la vie en communs. Seul changeait notre conception différente de l’amour. Elle était avec son homme depuis toujours, bientôt huit ans maintenant, depuis le collège. Mais je savais qu’elle n’arriverait pas avec la bague au doigt de si tôt — tendance à avoir une peur panique de l’engagement. Ils ne vivaient pas ensemble puisqu’il était resté à Paris pour ses études, mais à chaque vacance, chaque long week-end, elle disparaissait. Je ne pensais pas qu’ils arriveraient à gérer la distance à ce point, mais il n’y avait pas eu de problème majeur depuis lors. Nous étions donc confiantes pour l’avenir de leur couple, mais avec nos vies, tout a tendance à changer très rapidement. Mais au moins, contrairement à moi, elle n’était pas une déçue de l’amour.

Mauvaises expériences, sur mauvaises expériences, j’avais enchaîné les flirts sans lendemain, les hommes idiots, et ceux avec qui je croyais être bien tombée, pour finalement, finir trompée et humiliée. Les hommes pour des amis oui, je les aimais, je les adorais et je savais qu’eux ne me laisseraient jamais tomber. En revanche, les autres lâches, chasseurs et collectionneurs auxquels je semblais abonnée – d’où la grande fierté que j’ai tirée à résister au beau Nate — je les haïssais, tout bonnement. D’autant plus, quand ils revenaient, après m’avoir fait subir maintes et maintes mauvaises choses en me disant « J’ai fait une erreur, je suis désolée, je ne savais pas ce que j’avais dans la tête. Je t’aime » et que je n’arrivais pas à leur dire non, alors que j’avais pertinemment conscience qu’ils me mentaient…

Dieu, que je les haïssais !

*

* *

Presque une heure plus tard, après des tonnes de vêtements, maquillages et coiffures divers et variés, on commençait à sérieusement désespérer de ne pas trouver chaussures à nos pieds. Je regardai de loin la jupe préférée, je profitai d’un éclair de génie pour enfiler un petit top de satin rouge agrémenté de quelques broderies élégantes sur le col. À tout cela, s’ajouta une paire d’escarpins à talons aiguilles de douze centimètres brodés eux aussi, d’une multitude de bracelets noirs et rouges et d’un sautoir de la même couleur. Lola quant à elle, choisit une petite robe noire assez sexy avec des spartiates à talons et Séléna une robe plutôt classique blanche et noire mettant ses formes en valeur, avec une paire de bottes en daim à talons aiguilles, elle aussi.

Nous voilà enfin prêtes.

Quelques minutes plus tard, après avoir fait les dernières retouches, penser à mettre des chaussures plates dans nos sacs, et toutes ces autres petites choses qui faisaient de filles, des femmes sexy et enviables, les garçons arrivèrent. Alexis et Yann, deux amis de longue date. Un peu plus en retrait, je vis se dessiner dans la peine ombre, les traits d’une autre personne. Petite tête, bras musclés et coupe en brosse.

— Oh, mais ce n’est pas vrai, hurlai-je alors, en me précipitant sur le jeune homme.

Je courus et sautai dans ses bras. Anthony, mon meilleur ami d’enfance, qui se trouvait appuyé, nonchalamment, contre la porte de l’ascenseur. Tel un jeune homme gonflé par l’assurance et parfois même la prétention que lui donnaient ses vingt ans et sa ceinture noire de judo. Je l’avais connu, il n’avait pas encore trois ans, j’en avais à peine cinq. On a été élevé ensemble, inséparable pendant des années. Son changement physique s’était si vite déroulé que j’avais eu beaucoup de mal à m’y habituer. C’était encore le cas aujourd’hui. À peine était-il rentré au lycée qu’il avait laissé son corps d’enfant derrière lui, pour devenir un jeune homme beau et séduisant. Et moi, son amie depuis toujours, je restais importante à ses yeux. Après tout, je lui avais appris à courir vite !

— Bonjour, me dit-il. J’avais envie de venir te voir.

— C’est gentil tout ça, tu as des problèmes, répondis-je en riant.

— Non, mais devrait-il y avoir de vraies ou bonnes raisons pour que quelqu’un aille voir sa plus vieille amie ?

— Même si celle si vit a plus de 700 km ?

— Eh oui. Le train, c’est fait pour quoi ?

— Allez entre, on ne va pas faire la discussion sur le palier.

Les filles me regardèrent les yeux noirs, accourant elles aussi pour le serrer dans leurs bras.

— Mais on allait partir là, tu veux venir avec nous ? C’est une petite boîte juste à côté.

— Avec plaisir !

Nous partîmes donc à six. Il faut plusieurs filles par garçon ou plusieurs garçons par filles ? Voilà une très bonne question ! Enfin, vu qu’on se fait payer le restaurant, profitons-en !

Le nombre de fois où j’ai rêvé de pouvoir, un jour peut-être, me promener dans ma ville avec quelqu’un d’autre que moi-même. Oui, main dans la main avec un homme que j’aime, et qui m’aime. Un rêve de jeune fille certes, mais un rêve tout de même. Aujourd’hui, les rues désertes m’ont conduites jusque dans cette librairie étrange et vers ce livre mystérieux, puis m’ont amenées mon meilleur ami. À présent, je me trouvais avec des gens que j’adorais, dans des endroits que j’adorais et même en traversant la place du capitole, me réjouissant comme à chaque fois de sa beauté, m’époustouflant devant la grandeur de la cathédrale, je me sentais enfin entière, moi ! Ivre avant d’avoir bu, drogué sans avoir fumé… Heureuse d’être enfin vivante.

© (Tous droits réservés)

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7 réflexions sur “Theodora Roselyne – Chapitre 2

  1. Coucou 🙂 Me revoilà.

    Toujours aussi agréable à lire. Cependant, je vais me permettre de pointer du doigt une petite chose. Cela m’a déjà troublé dans le chapitre précédent, lol. Peut-être est-ce voulu, que cela donne un effet de style, mais je ne m’habitue pas au mélange passé/présent dans la narration. Il me semble que ton choix se porte sur le présent, non ?

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      • D’accord. Je vais juste proposer un petit truc ^^. Après, c’est peut-être moi qui comprendre mal XD Quand tu passes sur un flash-back, signale-le. Par moment, je suis un peu perdue entre le flash-back et le présent, c’est assez flou si c’est des scènes entières qui s’intègrent dans la narration.

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