Theodora Roselyne – Chapitre 4

Je le regardai entrer dans la pièce, débardeur blanc, chemise pardessus, et jean grunge. Il posa le plateau sur la table basse en face de sa télévision et me regarda en souriant. On aurait presque dit qu’il était heureux de me voir. Le soleil perçait à travers les rideaux de tissus clairs. J’ignorais l’heure qu’il était. En fait, je n’en avais cure.

La seule chose qui m’importait vraiment, c’était de ne pas avoir une tête de déterrée à la gueule de bois. Je me levai vite fait, arrangeai comme je le pouvais mes cheveux, mon maquillage et vérifiai mon haleine. Le temps de prendre mon courage à deux mains et de partir, qu’il était apparu, un plateau garni par du café, du chocolat, du pain, croissants et pains au chocolat, à la main. Moi qui voulais partir sans me faire remarquer, c’est raté.

— Tu te faisais la malle ou c’est moi ? J’ai dû expliquer à mon grand-père qu’une personne du sexe opposé avait dormi ici, et ce fut quelque peu compliqué. J’espère pour toi que tu comprends que, j’aurai été déçu de découvrir que tu été partie sans me dire au revoir… Au fait ? Tu aimes les petits-déjeuné ? On a de quoi faire.

— Qu’elle heure est-il ?

— 14 h 30.

— Parfait, je suis affamée.

Bon d’accord, ce n’était pas une très bonne idée. Où était le mal de vouloir passer un peu de bon temps avec une personne, pour une fois (même si ce n’est pas conseillé).

On a parlé, vraiment parlé. On a ri aussi. Tout ça en dévorant notre petit déjeuner. C’est amusant parfois, à quel point des croissants chauds, pouvait rendre le monde incroyable. On s’est découvert, l’un et l’autre comme deux enfants qui n’avaient rien d’autre qu’un simple bac à sable pour jouer.

Qui n’a jamais regretté la maternelle ? Cette période de notre vie où on n’avait pas besoin de jouer des apparences pour ce faire des amis. C’est ce moment béni où un seau et une pelle pouvaient faire naître des amitiés qui perduraient pendant des années. On avait juste besoin de croiser un regard pour devenir les meilleurs amis du monde. J’ai adulé le bonheur d’être une enfant.

Le jeune homme en face de moi depuis maintenant deux heures, m’avait fait comprendre beaucoup de choses dans mon existence, en particulier l’importance de faire confiance aux gens. Il n’était absolument pas dit que ces belles paroles seront respectées à la lettre. Quand on a des habitudes, il est très dur d’en faire abstraction.

Je lui ai enfin raconté ma vie. Cette histoire qu’il attendait tant, bien qu’elle ne soit pas très exaltante. Lui est resté très secret. Il m’a expliqué pourquoi il ne vivait plus en Irlande, aujourd’hui. Ses parents étaient morts alors qu’il était très jeune, il devait donc son salut à ses grands-parents qui se sont occupés de lui et de sa sœur, Anya. Elle est partie pour faire ses études.

Ce qui était agréable aussi ? Le regard de ce joli garçon, posé sur moi pendant le repas, tendre et à l’écoute. Tout le contraire de ce que j’avais pu penser. C’est banal, non ?

Une pauvre romance, rien qu’un moment romantique ou qui tend à l’être… Pourquoi je n’arrive même pas à croire en ce genre de chose ? Je veux dire, il était là, devant moi, à essayer de me démontrer par A+ B que toute personne était différente, et que j’avais tort de ne pas me laisser aller. Et moi, pauvre fille que j’étais, je n’en étais même pas capable avec un ami…

Vous avez dit désespérante ?

— Pourquoi t’être mis la tête à l’envers à ce point hier ?

C’était la question que je redoutais le plus. J’ai pu évoquer certaine des parties les plus attristantes et déprimante de ma vie devant lui, sans pour autant lui avouer ce qu’il s’était passé hier soir. Comment lui dire qu’après des semaines de stress, j’ai eu besoin de me laisser aller ? Comment lui dire, que j’avais été transporté dans l’univers du livre de la librairie, et que ça, j’avais eu la peur de ma vie ? Comment lui dire que j’ai peur de craquer pour lui et que je n’ai pas voulu jouer la fille facile et me faire un mec dans la soirée juste pour l’oublier ? Comment lui dire qu’après l’avoir vu dans la boîte, que Lola lui ait parlé de moi, je me suis sentie honteuse, mais aussi jalouse d’elle ?

J’aurais tellement eu envie d’être comme elle.

Des excuses, des excuses et encore des excuses. Tout ça pour garder cachées au fond de mon être, toutes ces choses qui pourraient montrer que j’étais avant tout humaine. Rien à voir avec le robot que je laissais habituellement transparaître.

— Ah excuse-moi, c’est mon téléphone.

Je me précipitai dessus comme si ma vie en dépendait. Sauvée par le gong…

— Oui bien sûr, je t’en prie.

Ah, une mauvaise nouvelle…

— J’arrive tout de suite, répondis-je directement en décrochant. Je suis désolée, je vais devoir y aller.

— Oui, j’avais cru comprendre, me répondit-il.

— Encore merci pour cette nuit, et le petit déjeuner. Au revoir.

Pas le temps de répondre ou même d’essayer de me coincer contre un mur. Je pris mon sac, mon gilet et sortis en quatrième vitesse. Je dévalai les escaliers et sortis de la librairie, sans prendre le temps de saluer le vieil homme dans l’atelier.

Une voiture m’attendait déjà devant la librairie. On ne pouvait jamais être tranquille, toujours sous surveillance. S’en est devenu agaçant, surtout dans la mesure où on a toujours stipulé qu’on tenait à notre vie privée. À la pointe de la technologie, mon réel patron, celui à cause de qui, je ne pourrais jamais avoir un travail, une famille, une vie, appelait à toute heure du jour et de la nuit. Il savait continuellement où je me trouvais grâce à une puce implantée dans mon téléphone. Il avait donc envoyé un de ses chasseurs me chercher. Je supposais qu’il en était de même pour les filles.

Ah, je vous avais dit que ma vie n’avait rien d’exceptionnel ? Corrigeons, j’ai quelque peu menti : elle n’a rien d’exceptionnel, mis à part mon métier.

— Mademoiselle Delacroix, fit l’homme en costume noir à la Men In Black. Il vous attend.

— Non ? Sans blague ? Je vous préviens, Charles, il y a intérêt à ce que ce soit une affaire de vie ou de mort, pour m’avoir dérangé un dimanche.

Il sourit. Ce brave Charles venait me chercher depuis des années. Il sait que j’ai tendance à râler lorsqu’on nous appelait un dimanche ou un lendemain de soirée… ou n’importe quel jour, en fait. Mais, le grand patron ne nous dérangerait pas, si ce n’était pas importante. Je me m’aviserais pas non plus à discuter un ordre. Il doit avoir une bonne raison pour nous faire rapatrier sur la capitale.

Je montai dans la voiture, et nous nous dirigeâmes vers l’aéroport. Je regardai les bâtiments sur la route, détruits et démesurés par la vitesse. D’ici quelques heures je me retrouverai à Paris, j’allai encore une fois plongée dans les basfonds de la vie parisienne. Et même trouver sur ma route, des personnes qu’il ne vaudrait mieux pas côtoyer.

Le jet privé de l’agence m’attendait sur la piste, prêt à décoller. À son bord, les filles, installées dans les fauteuils en cuirs, une flûte de champagnes à la main, elles discutaient de façon plutôt animée, sure… leur sujet préféré : les mecs ! Pour Lola, cette petite escapade à Paris lui permettra d’aller voir son homme. Séléna elle, ira voir quelques-uns de ses amis et moi, ma sœur…

Je ne savais pas comment lui annoncer mon arrivée. Je ne savais même pas si j’allais le lui dire. Comment allait-elle réagir ? Si je l’abandonnais encore une fois, je ne me le pardonnerais pas. Et puis de toute façon, j’allais être très occupée, alors je n’aurai sûrement pas le temps.

— Ah tiens ! Une revenante ! Mais tu étais passés ou bon sang ! On s’est fait un sang d’encre, hurla Lola.

— Si vraiment tu t’étais inquiété, tu aurais essayé de m’appeler. J’avais mon téléphone sur moi.

— Tu étais où ? demanda Séléna.

Comment te dire…

— Oh non ! Je lis dans tes yeux, la culpabilité, mêlée à de la fierté. Tu étais avec qui ? Le mec de la boîte, c’est ça ?

Elle me désespérait à lire en moi comme dans un livre ouvert.

— Lola… Laisse-la tranquille, elle fait ce qu’elle veut.

Elle se retourna vers moi.

— Tu aurais juste pu nous prévenir que tu étais en vie. Et en plus, vu dans l’état dans lequel tu étais, on s’est demandé si tu te rappelais comment retourner à l’appart’.

— Pour être honnête… Je ne m’en suis effectivement pas souvenue. Je n’avais pas vraiment l’intention de rentrer quand je suis partie, juste de marcher pour m’aérer l’esprit et me sortir de la tête l’énorme honte que j’ai ressentie quand Lola s’est mise à raconter ma vie, à un mec rencontré comme ça dans une boîte !

— Mais arrête de tout exagérer, protesta cette dernière. En plus, il l’a dit devant moi que vous vous étiez rencontrés plus tôt dans la journée.

— Oui, soit moins de six heures auparavant ! Est-ce tu crois vraiment que j’avais envie que tu lui racontes ça, de but en blanc ?

— C’est bon, ce n’est pas comme si ça l’avait fait fuir ! Il m’a demandé ton numéro après, et je lui ai donné.

— Tu as fait quoi ?

— Ely !

— Tu n’es pas sérieuse, j’espère ?

— Elena ! Sérieux ! Il t’apprécie et toi aussi. Qu’est-ce qui t’empêche d’aller voir plus loin pour une fois ? Autorise-toi à être heureuse !

— Je suis parfaitement heureuse. Et, tu veux savoir où j’ai passé la nuit ? Dans son lit.

— Pardon ?!

Les deux filles tournèrent leurs regards avides vers moi. Désolée les filles, ça na sera pas aussi intéressant !

— Oui, j’ai marché sans vraiment savoir où j’allais, et je me suis retrouvée assise sur un banc devant chez lui et il m’a forcé à rester dormir.

Elles me regardaient toujours, redressées attendant le moment fatidique où il se serait passé quelque chose entre nous.

— Non, je n’ai pas couché avec lui.

Elles se réaffaissèrent dans leurs fauteuils, déçues.

— Il a dormi sur un canapé et moi dans son lit, dans un de ses t-shirts. Il m’a limite apportée le petit déjeuner au lit pour tout vous dire. On a parlé, et Il m’a appelé donc je suis là. J’aurai pu rester là-bas, mais non je suis là.

— Ely…

Séléna me regarda avec compassion. Une compassion dont je ne voulais pas.

— Tu as craqué !

— Oh, s’il te plait, lança Lola, tu sais très bien qu’elle ne craque pour personne. Elle se protège contre les hommes, elle ne veut plus souffrir, quitte à laisser passer une énorme possibilité avec un mec super sexy.

— Les filles, nous héla Charles, attachez-vous, on va décoller.

Je m’assis loin d’elles, pour ne pas qu’elles puissent apercevoir les larmes qui coulaient sur mes joues. Je détestais être percée à jour comme cela. Je me tournai vers le hublot pendant qu’elles continuaient leur discussion. Je regardai la nuit tombée sur la ville rose. J’allais passer la prochaine heure de vol à penser à ce magnifique garçon, à ma petite sœur, à ma famille, et à moi, aussi, accessoirement. À mon rêve de cette nuit aussi. J’allais réfléchir à ma vie qui était de pire en pire au fur et à mesure que j’avançais dans ma carrière professionnelle, et tout simplement j’avançais en âge. Avoir vingt ans c’était une chose, mais être déprimée à l’idée de ne pouvoir s’ouvrir aux autres et de ne pouvoir être heureuse à cet âge c’est le début de la fin.

De ma fin.

J’avais beau être une personne censée et pleine de ressources, toujours d’accord pour faire ce que les autres voulaient et faire plaisir aux gens, parfois j’avais besoin que l’on prenne un peu soin de moi, pour une fois. Je suis idiote, si j’étais restée chez moi, dans la chaleur d’un amour familial, même s’il est faible. J’imagine le feu de la cheminée de la maison, crépitant dans son âcre. Me réchauffant… Me rassurant…

*

* *

Dans les grandes cheminées, le feu toujours plus ardent faisait craquer le bois des bûches : la puissance de la famille royale. Une puissance accrut année après année génération après génération. Que deviendrait ma vie sans ces flammes ? Ces immenses flammes.

J’avais beau dire ce que je pensais, être une personne qu’on disait avoir du chien. J’avais beau, ne pas être facile à vivre et caractérielle, l’attrait du pouvoir et les fonctions que je devais exercer dans ce monde, poussaient les personnes et en particulier les hommes à vouloir se marier avec moi. Posséder une femme, une femme de pouvoir : l’avènement d’un homme. Pourtant, la plupart ne se sentaient-ils pas émasculés quand leurs femmes étaient plus puissantes qu’eux ?

Je les regardai me reluquer. En haut du balcon, j’avais une vue imprenable sur la salle de bal, et sur toutes ses personnes qui attendaient mon arrivée, avec une impatience non dissimulée. La seule que j’arrivais à formuler à ce moment précis, était de, non pas essayer de trouver le plus attirant d’entre eux, le plus puissant, ou fortuné, mais surtout de compter le temps que me prendrait le chemin d’ici aux écuries pour pouvoir m’enfuir le plus rapidement possible. Aussi vite que mes pieds agrémentés de chaussures qui me faisaient déjà mal puissent me porter. J’étais peut-être lâche, sûrement indigne de ma condition, bonne à être enfermée dans la « plus haute tour du château », mais au moins je restais fidèle à mes convictions.

Je me retournai afin d’évaluer le dernier petits détails concernant ma fuite, ma mère derrière moi, me regardait avec de plus en plus d’insistance. Elle lisait dans mes pensées depuis toujours, et savait que, j’avais tendance à ne pas faire ce qu’elle voulait de moi. Ça a toujours été le cas. Et tant qu’elle sera en vie, ce qui entre nous, risque de durer encore un certain temps, elle aura toujours une certaine suprématie.

Ma mère était une femme merveilleuse, une reine très à l’écoute de son peuple. Elle était aimée de tous, et gouvernait d’une main de fer dans un gant de velours sur son royaume. Tous les autres fiefs rêvaient d’une reine comme celle-là, aimante et surtout puissante.

Elle avait su m’élever dans le respect des traditions. Dans sa conception de l’héritage familiale, elle avait fait de moi la seule qui puisse régner après une femme comme celle-là. On disait de moi que j’étais la lumière. Qu’ayant été conçue dans l’amour le plus puissant et le plus pur, j’avais pu obtenir les pouvoirs et les capacités même les plus infimes de mes parents, pour faire de moi la « femme idéale » ! Le conté conviendra que depuis ma naissance, je n’ai fait que servir mon pays. Et, aujourd’hui, alors que j’avais enfin la possibilité de pouvoir vivre ma vie, sans réellement me soucier de ce que les autres puissent dire (à cette période de l’existence où l’on pardonne même à la princesse du royaume ses plus grandes bêtises), j’étais obligée de prendre époux. Il est difficile de me contraindre à une telle décision.

Je voulais vivre.

Je voulais être libre.

Je descendis les escaliers. Je me concentrai sur mes pieds afin qu’ils évitent de se dérober. Il serait bon d’éviter de se ridiculiser maintenant. Avec un peu de chance, d’ici quelques minutes, plutôt heures, j’aurai fait le tour de tous ceux qui sont là et je pourrai m’enfuir. Oublier le respect des convenances.

— Theodora Roselyne, Princesse héritière de la Roseraie.

Les présentations se succédèrent les unes après les autres. Prince machin de trucmuche, Le conte bidule truc, le vicomte machin-chose… Il y en a tellement qu’au final, je finis par les confondre les uns avec les autres. Bien qu’il n’y ait quelques noms que je connaisse déjà, je ne puis m’empêcher de les haïr d’avance.

Minuit. Il n’était plus question que je reste ici plus longtemps.

Je pris enfin mon courage à deux mains. Je me devais de respecter mes envies. Il n’y a pas que les autres qui comptaient, après tout. Ma mère était là pour s’occuper d’eux.

Les femmes de chambres et majordomes étaient affairés dans la grande salle, et plus personne ne se promenait dans les couloirs à cette heure-ci. Je m’approchai en douce des écuries, ou mon cheval, quelque peu particulier, m’attendait bien sagement.

Comme toujours, ma jument Constellation (une magnifique bête, d’un blanc immaculé, une étoile noire sur le front, crins ondulés voletant avec le vent), était là, à attendre le moment où me prendrais l’envie de m’enfuir. Cette jument était particulière, unique. Merveilleuse. Un peu comme ma meilleure amie, celle qui me connaissait le mieux. C’était avec elle que j’avais passé le plus de temps. Je n’ai monté qu’elle, et ne montrait jamais qu’elle.

Pas besoin de grand-chose pour qu’elle comprenne. En quelques secondes, bridée et sellée, nous étions parties vers la forêt en direction du seul endroit où l’on était sûre d’être seule. Elle galopa à grande allure, développant ses foulées le plus possible. Nous traversâmes les bois les plus denses du royaume, en nous dirigeant vers un des lieux les plus particuliers de la vallée.

La Source de Diamant était un endroit très peu connu de la forêt pour la simple et bonne raison, qu’elle était perdue en son milieu et plutôt difficile accès. Je me souvenais y avoir passé de nombreuses heures avec mon père, à l’époque où il était encore en vie. Quand il partait chasser pendant des journées entières et que je ne voulais plus le voir partir sans arrêt de peur qu’il ne revienne pas.

Cet endroit était un sanctuaire où régnait la paix. Aucune personne mal intentionnée ne pouvait y entrer. L’endroit était protégé par un sortilège des plus puissants qui avait perduré pendant des années. Ainsi, on était sûre d’y être en sécurité.

Ce lieu est le seul qui me rappelait réellement mon père, le seul souvenir d’une enfance véritablement heureuse.

Ici, les eaux cristallines de la source s’écoulaient d’une petite montagne où personne ne s’était jamais aventuré, pour cause : son caractère sacrée. On dit qu’elle était le Berceau des Dieux. L’endroit où les Dieux eux-mêmes venaient se prélasser lors des moments les plus durs. Elles stagnaient dans un petit réservoir, où tous les animaux et les créatures mythiques vivants dans cette forêt s’abreuvaient. Évidemment que dans un royaume comme le mien, les créatures n’étaient pas toutes ordinaires. Fées, elfes, licornes, centaures, griffons, hippogriffes et j’en passe, se côtoyaient. Dans cette ambiance bucolique, la mousse recouvrait la plus grande partie du sol, les arbres majestueux, pour la plupart de très grands saules pleureurs, trônaient au milieu du sanctuaire formant une espèce d’autel naturel.

Ici, le mot le plus important était sérénité.

Où que l’on fut, la magie, reine de ces lieux nous transmettait des messages de paix et d’amour ; ici, toutes nos tensions et tous nos problèmes trouvaient une solution. C’est pour cela que dès que je n’arrivais pas à supporter l’ambiance étouffante au château, je m’y précipitais.

Bien sûr, toutes ces créatures étaient accoutumées à ma présence. J’étais venue ici bien des fois, depuis la mort de mon père, il y a maintenant cinq ans. Je m’assis au pied du plus grand saule, et m’allongeai dans les fleurs et la mousse qui jonchaient le sol. Constellation vint se poser à mes côtés, sa tête reposant sur mes jambes. Je pris le soin de prévoir une tenue de rechange avant ma fuite. Elle me regarda, ses grands yeux bleu topaze me sondant l’âme, mieux que n’importe quel médium.

— Ne me juge pas. J’ai fait ce qui me semblait être juste.

— Juste pour qui, s’enquit-elle. Pour toi, ou pour ton peuple ?

— Elle n’a pas droit de me forcer. J’ai droit à l’amour moi aussi.

— Tu es une incroyable rêveuse. Le monde n’est pas fait que de rêve, Theo… Bientôt, ta mère te cédera la couronne et tu as un devoir envers les gens qui t’entourent. Celui de te marier. Tu veux de l’amour ? Celui d’un peuple tout entier ne te suffit donc pas ? As-tu réellement besoin de cela pour devenir celle dont les gens ont besoin ? Tu représentes toute une nation, belle et prospère. Tu es la lumière. Tu as hérité de tes parents, tant pour la beauté que pour la puissance. Ton père est mort pour que ce jour arrive.

Les larmes coulèrent sur mes joues. Elle avait raison, comme toujours.

Dernière de sa race, la grande sagesse dont elle faisait preuve lui venait et de son âge, et de son expérience. Elle a vu les siens se faire décimer un par un, par les guerres et les braconniers (les cornes et les crins valent très cher dans certaines contrées).

— Ne pleure pas, ce n’est pas la solution. Il faut que tu agisses, en ton âme et conscience, fait ce qui te semble être juste. Mais s’il te plait, ne pense pas qu’à toi. Tu n’es pas la seule en compte ici, tu as une tâche qui t’incombe. Un rôle important.

— Je croyais que tu ne voulais pas influencer mon choix, que je devais le faire en mon âme et conscience.

— Oui, certes. Mais il faut aussi que tu saches ce que tu risques de perdre et de, je dirai presque détruire, par ton action. J’ai été à ta place jadis, je sais ce que c’est. Aujourd’hui, je veux être là et t’aider du mieux que je le peux.

— Tu parles de mon père, tu parles de ma mère et de ce peuple. Qu’est-ce que tu en sais ?

— Parce que, quand on a mon âge, on sait et on sent certaines choses. Fait-moi confiance. Une fois dans ta vie, fais confiance à quelqu’un. Si ce n’est pas moi, alors qui ?

La confiance me manquait, j’avais une confiance aveugle en mon père et il m’a abandonné. Ma mère n’a jamais plus été la même depuis lors. Elle a perdu l’homme qu’elle aimait, et elle me reconnaît en lui, chaque matin, et tous les jours un peu plus : sauvage, rêveuse, têtue. Depuis, cette femme qui m’a mis au monde n’a plus qu’avec moi, cette relation que je qualifierais presque d’administrative, d’une reine pour la princesse, m’apprenant les rudiments, tout en me laissant expérimenter. Je vis seule depuis la mort de mon père. Je savais ce que c’était de perdre un être cher, j’en avais bien trop souffert pendant plusieurs années. Devais-je réellement faire subir le même sort à mon peuple ?

— Rentrons au palais.

Elle me sourit, une lueur de fierté brillant dans ses yeux. Pour une fois, j’avais fait le bon choix.

*

* *

— Debout la marmotte, on est arrivée.

Lola me secouait dans tous les sens. Ce rêve avait été des plus étranges… Je suis devenue la princesse du livre. Ce n’était pas suffisant qu’elle hante chacun de mes songes… Non, maintenant il fallait que je sois elle. Que je pense et ressente comme elle. Il ne manquait plus que ça.

Foutue imagination, tu ne peux pas, juste une fois, me laisser tranquille ?

— Allez, réveille-toi ! Le patron nous attend ! Tu sais très bien qu’il n’aime pas que l’on soit en retard.

Le ton désespéré de Lola me parvint aux oreilles. Je voulais juste dormir moi…

— Laisse-la se réveiller, s’amusa Séléna, tu sais très qu’elle est de mauvais poil quand on la stresse au réveil.

— C’est vrai, mais on est pressée, genre vraiment pressé. On va se faire tuer !

— Laissez-moi quelques minutes pour que je me refasse une beauté, baillai-je.

— Magne !

J’entrai dans les toilettes de l’appareil, je me passai de l’eau sur le visage. L’angoisse et la fatigue s’y lisaient, littéralement. Je fouillai dans mon sac et en sortis la trousse de maquillage que j’avais constamment sur moi, en cas d’extrême nécessité. Je me mis un peu de crayons et de mascara, du blush pour avoir l’air moins malade.

Je savais que le patron détestait quand on avait mauvaise mise, ça nuit au travail. Il faut être belle, il faut être mince, et surtout, il faut être impeccable dans tous les domaines. C’est archaïque comme manière de pense. Il faut que tout soit parfait pour faire ce que l’on fait. Le truc c’est que, je n’étais peut-être plus apte à faire quoi que ce soit dans mon état mental actuel. Je ne pensais qu’à cette fille, je rêvais même d’elle, toutes les nuits, ça me rendait folle, folle de rage et folle d’inquiétude.

On toqua à la porte.

— Mademoiselle Delacroix, il faut qu’on y aille.

— J’arrive tout de suite, Charles.

Je ravalai mes larmes, descendis ma jupe, rajustai mon top en satin, remontai sur mes talons, et sortis des toilettes, la tête haute. Les filles me tendirent la main, et c’est bras dessus, bras dessous que nous sortîmes du jet. Charles nous attendait devant une limousine noire. Rien de mieux pour passer inaperçue…

C’était donc confortablement installé dans les fauteuils en cuirs du véhicule que je me rappelai d’Anthony. Les filles amusées par mon expression répondirent avant même que je n’aie eu le temps de dire quoi que ce soit.

— Ne t’inquiète pas, Charly s’est chargé de lui trouver un vol retour. Il est chez lui depuis au moins 3 heures déjà !

— Merci…

J’étais soulagée. Nous arrivions enfin.

Dans le premier arrondissement parisien se trouvait l’un des plus grands musées du monde. Le célèbre Musée du Louvre. Ancienne demeure des rois. Lieu de prédilection de beaucoup d’amateurs d’art. Chef lieux, de l’un des plus grands bureaux d’espionnage mandaté de France. Tout le monde connait le MI6 ou la CIA, et bien c’est notre version à nous, en plus secret encore : l’agence Schulmeister du nom d’un espion de Napoléon premier, dirigé par Édouard De La Trinité, était l’une des plus grosses forces du pays.

© (Tous droits réservés)

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2 réflexions sur “Theodora Roselyne – Chapitre 4

  1. Salut 🙂 Cela faisait longtemps que je n’étais pas venue commenter.

    Je ne redirai pas ce que j’ai déjà pu dire sur ton écriture. Inutile de se répéter 🙂 J’aime beaucoup la 2ème partie avec Théodora, comparé au reste. Sans doute par ce qu’on sort du quotidien, qu’on est complétement ailleurs. Je ne sais pas. Ce personnage est profond, tourmentée, mais sachant prendre les bonnes décisions. Elle désire s’occuper d’elle, écouter son coeur tout en sachant que la raison l’oblige à d’autres choix. Pas facile d’être une princesse quoi 🙂
    Constellation me semble être un personnage tout aussi à part. C’est intéressant et original de donner un tel rôle à un animal.
    En tout cas, ce petit monde m’intrigue beaucoup et je l’aime de plus en plus. J’ai hâte de le retrouver dans le prochain chapitre.

    Ce livre est vraiment bizarre, c’est depuis qu’Elena l’a trouvé qu’il se passe des choses bizarres. Sera-t-elle liée à un univers parallèle ? L’est-elle déjà en fait ? Il y a un truc en tout cas. Ou en fait, si ça se trouve, Elena est schizophrène XD Non, je plaisante, mais cela pourrait faire une fin bien originale et complétement inattendue et drôle.

    Bref ^^.

    Bonne soirée 🙂

    Aimé par 1 personne

    • Encore une fois merci 😉 Je suis contente de voir que mes personnages te plaisent toujours autant 🙂
      Je te laisse à tes questions, tu trouveras normalement les réponses bientôt, et non elle n’est pas schizo, en tout cas, pas que je me sache 😉 Qui sait … Peut-être que les années passant… 😉
      Des bisous !

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