Theodora Roselyne – Chapitre 6

— Tu me suis, c’est ça ! Je suis sûr que c’est ça. J’ai besoin d’une injonction ? Dis-le-moi, je commence à avoir peur !

Le réveil fut encore plus brutal. Quand il s’agit d’une personne qu’on ne s’attend absolument pas à voir. J’avalai ma gorgée de travers en manquant de m’étrangler.

— Pardon ?

J’avais encore la tête dans les vapes, perdue dans des souvenirs plus que mauvais. Je levai la tête et… surprise ! Kinder, m’a envoyé un œuf !

— Qu’est-ce que tu fais là ?

J’étais bouche-bée. Ce fut la seule phrase sensée qui parvint à franchir mes lèvres. J’eus l’impression d’être encore une gamine surprise en faute. C’en était presque humiliant.

— Problèmes familiaux.

Sa sœur était sur Paris ? Je savais qu’elle était partie pour ses études, mais étonnement la capitale ne m’était même pas venue à l’esprit ?

— Rien de grave j’espère ?

— Rien qui ne saurait se régler. Et toi alors ?

— Je suis là pour « affaires ».

— Affaires, dans un hôtel de luxe ?

Un petit sourire espiègle se dessina sur ses lèvres.

— Enlève-toi tout de suite tes idées saugrenues de la tête !

— Mais pourquoi ? Ça m’intéresse ? Tu penses que tu auras le temps de me caser dans ton emploi du temps ?

— Pourquoi pas entre, le quatrième et le cinquième cocktail ? Au point j’en suis, ça ne peut pas être pire.

Il me regarda avec des yeux rond. Il paraissait étonné… Qui l’eu cru ?

— Tu es sérieuse là ?

— Pour les cocktails ou l’emploi du temps ?

— Pour l’un, je t’ai vu dans un état bien pire la nuit dernière. A ce niveau, je m’attends à tout de ta part. Non, je parle de la deuxième proposition !

Je le regardai en essayant d’être la plus sensuelle possible – chose beaucoup plus compliquée qu’on ne pourrait le croire, lorsqu’on est alcoolisée. Ne pas être ridicule, là était tout le challenge. Je tournai lapaille dans mon verre

— Évidemment que je suis séreuse, je ne m’amuserais pas à balancer ce genre de choses à la légère.

— Vraiment ?

Serait-ce l’excitation que je vis pétiller dans ses yeux ? Je me levai de mon fauteuil, laissant s’exposer ma tenue, je m’approchai de lui, jusqu’être très, très près. Ses yeux brillèrent une fois de plus de cette nuance très claire.

— Crétin !

— Je le savais ! Tu n’as pas le droit de me faire ça c’est lâche et déstabilisant !

Je me rassis, hilare.

— Mon pauvre chéri !

Je fis signe au serveur, qui s’approcha, son beau sourire légèrement crispé. Le spectacle n’a pas dû lui échapper. Pauvre enfant.

— Tu veux quelque chose ?

— Mettez-nous la même chose, enfin si ça te va ?

— Parfait, merci.

Je n’ai jamais cru au destin, mais il fallait bien l’admettre, il y a vraiment des situations qui sont bizarres. Diderot serait heureux que sa théorie soit aussi florissante encore aujourd’hui. Enfin, je dis Diderot, mais je pense plus à Jacques. Mais là n’est pas la question.

Là, assise en face d’un jeune homme magnifique, je me demandai si j’avais véritablement réussi à le déstabiliser. Ce serait bien la première fois. J’en vins encore une fois à bousculer mes convictions. Il était hors de question que je me retrouve de nouveau une victime de rêveries et de fantasmes qui n’avaient pas lieu d’être.

Ou pas ?

Ses yeux bleus et ses cheveux châtain clair brillaient sous la flamme des petites bougies parsemées sur les tables. Je me sentis comme deux jours auparavant. Deux jours seulement ? Etait-ce humainement possible de vivre autant de péripéties en si peu de temps ?

— Ely…

— C’est moi.

— Je peux te poser une question ?

— Ce n’est pas ce que tu viens de faire ?

Encore le petit sourire espiègle, j’étais sur le point de fondre comme du chocolat au soleil.

— Pourquoi es-tu là ?

Ma tête dut être drôle à voir. Partagée entre l’envie de tout lui dire et de risquer de le voir partir en courant. « Je suis une tueuse professionnelle », c’est loin de sortir tout seul, et encore moins, simple à entendre. Et ma deuxième option…

— Je suis là pour le boulot, je te l’ai dit.

 Toute seule ? Excuse mon scepticisme.

— Qui te dit que je suis seule ?

— Ah. Tu attendais quelqu’un peut-être ?

— J’avais l’air d’attendre quelqu’un ? Assise dans un bar d’hôtel, en train de siroter mon quatrième cocktail. Légèrement alcoolisé comme rendez-vous professionnel, tu ne trouves pas ?

— Si je comprends bien, je n’en saurai pas plus.

— Je le crains.

Du moins, pas pour l’instant. Peut être qu’un jour… En attendant, tachons d’être discret. Autant que faire se peut. Non, mais ça ne va pas moi, pensai-je, depuis quand je me prends à vouloir révéler la nature de mes activités à un inconnu ? Arrête l’alcool, Elena !

— Au fait, ta robe te va très bien.

Pardon ? Oui, j’ai beaucoup de mal à accepter les compliments… Ils me gênent, je n’y peux rien… Du coup, mon cerveau aliéné passa en état d’alerte maximum. Risque de succomber à un garçon de type 1 : mignon, gentil et intelligent. (Ceux qui sont généralement gay, pris ou extrêmement machistes.)

— Merci, j’ai pris la première chose qui m’est tombée sous la main. Je me suis endormie dans mon bain, révélai-je.

— J’aurai bien aimé voir ça. Tu es mignonne quand tu dors.

Je m’empourprai ! Mais qu’est-ce qui lui prenait ?

Son sourire aguiché amusé et ses yeux pétillant de malice, me rendaient toute chose. Oulà, attends mon coco ! Finis mes bonnes résolutions de ce matin. Je n’ai pas confiance. Le serveur encore m’a prouvé que j’ai raison de me méfier de vous, les hommes !

J’entendis Lola d’ici : ce n’est pas en te cachant et en restant cloîtré dans ta chambre comme une ermite que tu trouveras ton prince charmant. Autorise-toi à être heureuse. Vis, Bon Dieu ! Blablabla, fous-moi la paix ! Pour une fois que j’arrivais à me débrouiller sans toi. Ah oui, parce qu’il fallait le savoir, la plupart de mes exs, étaient des garçons que j’avais rencontrés par l’intermédiaire de notre chère Lola nationale ! Pour une fois que je fais le travail seule.

— Sauf que tu as peur, et tu ne te laisses pas faire ! Tu n’es qu’une poule mouillée !

— Mais retourne te cacher toi ! J’ai autre chose à faire que de t’écouter !

— Tu crois ça ? Sans moi qu’es-tu ? Elena Delacroix est une poule mouillée ! Lâche-toi et lance-toi au lieu de toujours attendre qu’ils fassent le premier pas, et de les repousser à ce moment-là.

Mais qu’elle aille se pendre celle-là !

— Bon OK, je sais que tu n’as pas confiance, je sais que tu as peur… tout ce que tu veux. Je sais que tu as souffert, et que tu souffres encore. Tout cela et plus encore, de tout ce que tu ne me diras jamais, normal. Mais, j’ai passé plus de temps avec toi ses deux derniers jours qu’avec la plupart de mes potes réunis. Je t’ai laissé dormir dans mon lit. J’ai lâchement abandonné mon grand-père ce matin alors que je devais l’aider. Je t’ai même apporté ton petit-déjeuner !

— C’est un reproche ?

— Non ! Je n’ai pas dit ça ! Mais merde, tu me rends digue ! Tu es vraiment irrécupérable ! Pourquoi il faut toujours que tu voies tout en noir ! Est-ce qu’à un moment donné je t’ai reproché quoi que ce soit ? J’essaie de te connaître et à vrai dire c’est la chose la plus compliquée qu’il m’ait été donné de faire depuis des années. Tu es compliquée, tordue et complètement à la masse. Mais tu es aussi magnifique, intelligente et sexy. Tu n’as pas idée de l’effet que tu me fais.

Comment rester bouche bée face à une déclaration ? Je vais vous expliquer. Je n’ai rien pu dire, rien ne pu faire, à part rester là, comme une conne à le regarder comme s’il venait de m’annoncer qu’il avait un cancer. Tordue ? Moi ? Oui, ça me convient plutôt bien !

— J’espérais une réaction quelconque : pleure, hurle, mets-moi une baffe, embrasse-moi, je ne sais pas moi. Mais réagis !

Aucun son n’arrivait à sortir de ma gorge.

— ELENA !

Je passai de l’eau glacée à l’eau bouillante. Tout d’un coup, j’étais sur un petit nuage, l’autre je brûlais en enfer. Non, non, non, il n’avait pas le droit.

Pas lui.

Pas maintenant.

Pas moi.

Fais confiance en ceux qui ont toujours été là pour toi ! Aime et vie ! Profite de ta vie pendant que tu le peux encore…

— Elena…

Sa voix était suppliante à présent.

— Bon, bah écoute, tu as mon numéro. Quand tu auras retrouvé ta langue, appelle-moi.

Il se leva et partit. Et je restai là, prostrée, devant mon énième cocktail, complètement désorientée. C’était maintenant ou jamais, ma poule, hurlait ma conscience. Soit tu restes là et tu laisses une chance pareille s’envoler, soit, tu bouges ton cul, et tu lui cours après.

Réfléchi vite. Cela ne se reproduira sans doute jamais.

Je passai devant le beau barman en courant et je lui lançai : « Mettez ça sur le compte de l’agence ». Il me regarda avec des yeux ronds. Oui, peut-être bien que… « Business », n’était pas le mot que j’aurai dû employer.

Allez savoir pourquoi, je me suis mise à réfléchir au pourquoi Nate descendait dans cet hôtel particulièrement, quand il était sur Paris. Quand il avait des ennuis de famille…

OK ma vieille, là tu deviens carrément parano !

Petite question : qu’est-ce qui est le pire ? Ne pas savoir où il était logé ou courir comme une dératée au risque d’arriver complètement décoiffé et en nage devant lui ? Adieu le côté sexy et sensuel. Bonjour le : « je suis complètement tarée et je l’assume »

J’avançai dans les couloirs de l’hôtel. Quelque chose d’étrange était à l’œuvre. J’avais comme un mauvais pressentiment. Comme s’il y avait un… (Je ne sais pas comment je pourrais expliquer ça sans avoir l’air cruche), mais ce n’était pas bon signe. Je ne savais absolument pas d’où ça ne pouvait venir, ni même ce que c’était. Mais c’était étrange. Et prenant.

Oui, voilà ! Ça me prenait aux tripes ! Salement ! Si je ne rendais pas mes cocktails dans les trois minutes, je pourrai m’estimer fière ! Je n’avais jamais ressenti ça, auparavant. Comme une vague de noirceur qui essayait de s’infiltrer dans l’atmosphère calme et paisible qui régnait ici. C’était mauvais et ça voulait et cherchait quelque chose. Activement !

Chaque parcelle de cette sensation perfide se muait dans l’hôtel et sondait les âmes pour repérer ce pour quoi elle s’introduisait dans cet univers où elle n’avait pas sa place, littéralement.

Je ne pouvais décemment pas laisser faire une chose pareille ! Après tout, il y avait des innocents ici, et même pire que tout, mes amies, elles qui n’étaient au courant de rien. J’ai toujours eu le besoin de sauver tout le monde, déformation professionnelle sans doute !

Pourquoi n’es-tu jamais capable de te sauver toi-même ?

J’arrivai devant la porte de ma chambre, une sorte d’ombre y ondulait. Noire, visqueuse… On pouvait voir deux immenses cornes trôner sur ce que l’on imaginait être sa tête et une longue queue qui martelait le sol et se secouait de long en large.

Quand je parlai d’une ombre perfide, s’était de manière métaphorique…

Je restai la prostrée — encore — devant la vision d’horreur de cette bête brumeuse reniflant la porte de ma suite. Ce truc ne croyait quand même pas que j’allais le laisser entrer chez moi sans rien dire ? J’ai comme l’impression de me retrouver devant un de ces vieux porcs pervers qui aimaient renifler les sous-vêtements féminins. Immonde !

J’allai pour m’avancer quand une main puissante m’attrapa le bras et m’entraîna de l’autre côté du couloir sur le mur en face du monstre. La main passa de mon bras sur ma bouche et l’autre avant-bras vint me plaquer contre le mur de façon à ce que je ne puisse plus bouger. Les yeux bleus me firent très clairement comprendre que je ne devais pas dire un mot, Pas un son, pas un bruit. En gros, c’était à peine si j’avais le droit de respirer. Merci beaucoup, mais mes poumons ont accessoirement encore besoin d’air, si je veux rester en vie.

Je me calmai… À force d’inspirations profondes. Il lâcha sa prise.

— Reste là, et ne bouge surtout pas, me dit-il.

— Et tu vas faire quoi, hein ? Tu crois pouvoir arriver à battre cette… chose ?

— Il ne s’agit pas forcement de la battre Ely, juste de l’affaiblir suffisamment et la renvoyer chez elle.

— Et tu comptes faire ça comment ?

— Je… Je ne peux pas te le dire pour l’instant, ça te mettrait trop en danger. S’il te plait, fais-moi confiance et reste là. C’est tout ce que je te demande. Si tu pouvais éviter de regarder aussi, ça m’arrangerait !

Il avait vu la vierge ou quoi ? C’est tout bonnement hors de question. Comment pouvait-il s’imaginer un seul instant, qu’après m’avoir dit tout son mantra tout à l’heure, j’aillais tout simplement le laisser partir et se faire tuer. Je ne pouvais pas. C’était au-dessus de mes forces. J’en avais vu des choses, et j’en avais fait aussi. Je savais donc que partir seul au bagne ce n’était pas l’idée du siècle. Mais le simple fait de le laisser partir là, maintenant, m’avait enlevé le peu de combativité que j’avais encore en moi.

Il le comprit.

Délicatement, très délicatement, comme s’il craignait quelques représailles de ma part, il vint placer sa main sous mon menton et m’incita ainsi à relever la tête afin de le regarder dans les yeux. Il s’approcha doucement et déposa sur mes lèvres un baiser délicat.

— J’ai encore moins envie de te laisser partir maintenant…

En riant, il balaya mon visage avec douceur.

Ensuite, plus personne. Il se déplaça assez rapidement pour que je ne l’aie pas vu partir. Cachée derrière mon mur, impuissante, et déprimée, réfléchissant sur mes sentiments, une vague de triste m’envahissant, de douleur et de désespoir, je restai figée alors que mon « ami » est là-bas. Lorsque des bruits de lutte parvinrent à mes oreilles, j’enfonçai mes ongles dans mes paumes afin de ne pas trahir ma promesse.

Comment fait-on pour combattre une ombre ?

Ressaisie-toi ma vieille, tu ne vas quand même pas le laisser se faire tuer maintenant, ce serait trop bête !

Ouais, vraiment trop bête !

*

* *

— Tu n’es pas seule Elena… Je suis là.

Apparue devant moi, la femme. Ses longs cheveux blonds rassemblés en chignon et ses yeux azurs qui me fixaient. De vagues souvenirs oniriques se battaient dans ma tête. Ça devint beaucoup trop chaotique pour que mon petit cerveau puisse suivre.

— Elena, tu ne peux pas le laisser mourir sans rien dire

— Va-t-il réellement mourir ?

— Oui, Elena, il s’est éveillé, mais pas encore complètement, toute sa puissance, aussi importante soit-elle n’est pas encore totale. Il faut que tu l’aides.

— Bon, soit je deviens tarée, soit je le suis déjà. Mais je ne comprends absolument rien à votre charabia de mage je ne-sais-pas-trop de-quoi, qui me pousse à croire que je suis quelqu’un que je ne suis pas ! Ça veut dire quoi « Il s’est éveillé » ?

— Cela signifie qu’il a conscience de la personne qu’il est réellement, il est donc moins en danger que toi, mais reste tout de même vulnérable.

— Vous parlez par énigmes et c’est particulièrement… décourageant pour être polie ! Vous ne pouvez pas juste clairement me dire ce que vous attendez de moi ?

— Que tu le sauves. Que tu l’empêches de se faire tuer. C’est plus clair pour toi, là ?

— Beaucoup plus, en effet ! Et, je fais ça comment au juste ? Ce n’est pas comme si j’avais déjà combattu contre un… truc, comme ça !

— Concentre-toi, fait le vide… Isole un sentiment, n’importe lequel, la colère, l’amitié, l’amour peut-être. 

Je me stoppai et la regardai. L’amour ?

— Vous êtes sérieuse là ?

— Ne te focalise pas sur un mot. Elena, on a plus important à faire pour l’instant, tu ne penses pas ?

— Mouais…

— Enfant capricieuse, s’esclaffa – telle. Très bien, concentration, puise au fond de toi-même.

— Ça va durer longtemps votre cirque, je n’ai pas toute la nuit.

— Tais-toi un peu et concentre-toi bon Dieu ! Tu dois réussir à toucher des doigts une zone qui se trouve au fond de toi-même, là où personne ne peut t’atteindre. Une fois atteinte, prends ce que ça te donne. Abandonnes-y-toi. C’est la seule solution. Cette zone est en toi. Je le sais, c’est de famille.

— De famille ? Vous en avez d’autres comme ça ?

 Tu as encore beaucoup de choses à apprendre sur toi-même. Sache juste que, quoi qu’il arrive, quoi qu’il advienne, nous ne te laisserons pas seul. Il y aura toujours quelqu’un pour te venir en aide. Il faut juste que tu penses à nous. À ceux qui t’aiment et que tu sais que tu peux leur faire confiance.

— Que je pense à qui ? Mais qui êtes-vous la fin ?

Il se passa quelque chose d’étrange. Entre ses mains, une rose en diamant apparut. Elle l’a mis autour de mon cou. Une lumière blanche surgit. Elle enveloppa mes mains et mon corps. Elle se répandit très rapidement jusqu’à ne faire plus qu’un avec moi. Je me sentais forte, bien, comme jamais je ne l’avais pas été avant.

Depuis toutes ses années où je ne demandais qu’une chose, c’était d’être heureuse et entière, il suffit qu’une femme, qui n’était pas réellement là, me donne un caillou en forme de rose pour que je me sente enfin bien dans ma peau.

Il y avait toujours un trou noir au niveau de mon identité, mais je savais maintenant que, ma vie à un autre but. Je n’étais pas qu’Elena Delacroix, fille de Katherine et Thomas Delacroix, sœur d’Ambre Delacroix. La fille qui tombait amoureuse si facilement.

L’espionne de renommée internationale, qui vivait et travaillait avec ses meilleures amies et qui vainquit des hommes et femmes parmi les plus dangereux du pays et de ceux des alentours. Qui avait, coopéré avec les agences d’espionnage les plus connues et les plus renommées du monde. Et aujourd’hui, j’avais enfin trouvé ma véritable voie grâce à un caillou.

Sérieusement ?

Je me concentrai sur mon sentiment, le bien-être. De toute façon, sur quoi pourrais-je me concentrer d’autre ? L’amour ? Oh, pitié ! Très peu pour moi ! Il était hors de question que je devienne faible à cause d’un homme !

Je m’armai mon courage et me concentrai jusqu’à ne plus rien entendre, ne plus rien voir autour de moi.

Je vis mon reflet dans un immense miroir sur pieds. Il n’y avait plus personne autour de moi. Je me trouvais dans une immense salle de réception, vide. De grands chandeliers étaient disposés tout autour de la pièce. Les flammes oscillaient au rythme d’un vent imperceptible. Une unique table était posée devant avec un livre ouvert. Les pierres et les dorures qui ornaient la couverture, le tracer des courbes et des reliures de sa couverture de cuir, me rappelait le livre qui se trouvait dans la libraire O’Callagan.

Lui…

Je sentais que c’était lui. Je ressentais cette attirance… qui m’avait tant étonné la première fois. Celle qui me poussait à vouloir absolument savoir ce qu’il y a entre ses lignes.

Les feuilles tournèrent et s’écrivirent, seules…

C’était mon histoire, je le savais maintenant. Les pages défilèrent sous mes yeux. Il ne m’avait pas simplement plongé au cœur d’une histoire, il m’avait rappelé ma propre histoire. Il réagit à mon approche. Une forte lumière balaya la pièce. Une lumière blanche, pure, libératrice.

Toutes ces questions qui m’empêchaient de réfléchir, presque de vivre ou de fermer un œil depuis ses trois derniers jours, tout ce que j’avais pu ressentir, tout cela prenait enfin un sens.

Maintenant, reste à savoir ce qu’il m’attendait.

— Il te souhaite la bienvenue dans ton univers, Elena, me dit Eleonore.

— Pourquoi êtes-vous là, je croyais que personne ne pouvait m’atteindre ?

— Disons que, j’ai la capacité, dans l’état actuel des choses, de pouvoir me transporter dans une certaine partie de ton esprit. Par tes souvenirs, je dirais. Maintenant, sache que les bribes de ton inconscient vont revenir, petit à petit, mais le plus important est que tu comprennes que tout est consigné là. Ton ancienne vie, tout ce que tu as pu faire, dire ou penser pendant pratiquement vingt ans, tout cela et plus encore est inscrit là-dedans. Ainsi, il faut que tu le retrouves à tout prix. C’est lui qui te permettra de tout savoir. Enfin, d’après ce que j’ai pu comprendre, j’ai réussi à entrer en liaison avec toi par son intermédiaire. Tu as donc été en contact avec lui, non ?

— Oui, en effet. Dans la librairie du grand-père de Nate.

— Nate ? Ah oui.

— À la différence que les pages sont blanches. Ça va être compliqué de lire quelque chose dont les pages sont blanches.

— Il va falloir trouver un autre moyen de le lire.

Appelle-moi « con » aussi.

Elle sourit étrangement.

— Bien, des choses vont changer maintenant. Je sais que je te l’ai déjà dit, mais à présent que tu es consciente de qui tu es, tu vas avoir beaucoup de mal à ne pas succomber à toutes les tentations. Guilhem, va pouvoir t’aider là-dessus.

Des vagues de souvenirs remontèrent en moi, comme un océan de paroles. J’entrevis en particulier le souvenir de mes rêves des nuits précédentes.

— Vous êtes responsable de mes rêves, n’est-ce pas ?

— En un sens oui, il fallait que je trouve le moyen de te ramener… Enfin de te réveiller. Ta condition est bien différente de celles des autres jeunes femmes de ton âge. En plus de devoir te trouver en tant que femme, il va falloir que tu te retrouves, en celle que tu étais avant.

— Vous êtes au courant que j’ai bien cru que je devenais folle avec vos délires ? Ça n’aurait pas pu être livré avec une carte, ce cadeau ?

— Tu m’en vois désolée. Je ne pensais pas que ce serait si dur pour toi de comprendre la signification de tes nouveaux dons.

— C’est quoi « celle que j’étais avant » ? Et pourquoi maintenant ?

— Parce que les choses vont bientôt changer. Petite, tu te demandais si un jour tu pourras être quelqu’un d’important, n’est-ce pas ? Aujourd’hui, je te l’annonce solennellement, tu es celle sur laquelle des milliers de personnes portent tous leurs espoirs, Princesse !

 Merci pour la pression ! Et, c’est sensé me rassurer ?

Ses paroles résonnèrent comme un orgue dans une église. Princesse ?

— Eleonore ?

— Elena ?

— À tout hasard… Vous êtes ma mère, n’est-ce pas ?

— Je le suis en effet. 

Génial, il ne manquait plus que ça. Elle me sourit. Je la toisai, et considérai le livre. Il était temps pour moi de refaire surface, hein ? Bah, allons-y gaiement ! J’étais maintenant prête, prête à affronter mon destin.

*

* *

Les pages s’agitèrent sous mes doigts. Il n’était plus question d’hésitation. Le vent se mit à souffler, fort, de plus en plus fort. Le tonnerre grondait au loin et se rapprochait, la pluie martelait mon visage.

La bête avait peur.

Nate, épuisé, me regarda avec des yeux ronds.

Les secondes s’écoulèrent comme des heures.

Je laissai la puissance de l’orage m’envahir, jusqu’à ne faire plus qu’un avec lui. Je laissai se déchainer les éclairs. Je concentrai alors mes efforts sur le monstre.

En quelques secondes, il s’évapora dans un nuage de poussière de cristal. Un souffle glacial me parcourut de part en part lorsqu’une espèce de portail s’ouvrit alors, et la poussière s’engouffra dedans.

Le cataclysme se calma. Tout redevint normal autour de nous. Le vent disparut et de la pluie, il ne restait que les tapisseries détrempées et nos vêtements qui nous collaient au corps.

Nous échangeâmes un regard, qui en dit long sur ce que nous ressentions tous deux à ce moment précis. Il s’approcha et me sourit.

— Merci, me dit-il.

— De rien… Je crois…

Et, sans comprendre pourquoi, je m’effondrai, en larmes. Il me prit dans ses bras, me réconforta, et me raccompagna jusque dans ma chambre, le tout sans un mot.

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