Ecriture·Theodora Roselyne

Theodora Roselyne – Chapitre 11

Il faisait froid et humide. Pourquoi faisait-il si froid ? Où me trouvais-je ?

Je n’avais aucun souvenir de ce qu’il m’était arrivé, ni même de comment je m’étais retrouvée ici. J’avais l’intime conviction qu’à moins d’un miracle, je ne pourrais sans doute jamais en sortir, du moins vivante. J’aurais sans doute pu me servir de mes soi-disant merveilleuses capacités magiques, sauf que c’était loin d’être le cas. Je ne savais même pas de quoi j’étais hypothétiquement capable… Dans mon cas présent, c’était vraiment problématique, je ne pouvais compter que sur moi même pour survivre. 

*

* *

Où étais-je ? Il faisait si froid. Ma tête palpitait au rythme des battements de mon cœur. Je pouvais à peine bouger, tous mes muscles étaient engourdis et endoloris. Je devais le faire. Je devais me sortir de là. Personne ne viendrait me chercher.

L » envie de dormir était trop forte, prisonnière de mon propre corps, je ne pourrai de toute façon rien faire tant que mes jambes ne répondront pas.

J’étais si fatiguée…

*

* *

Les minutes étaient des heures. Les heures se transformaient des jours.

J’avais complètement perdu la notion du temps depuis que je trouvais ici. Mes rares moments de lucidité demeuraient bien succincts. En ces rares moments, quelqu’un entrait dans ma cellule et m’injectait un produit dans les veines. Alors l’engourdissement reprenait sa place dans mon corps et mon cerveau. Je devenais un légume, incapable de la moindre parole, du moindre geste. Mais haine ne cessait d’augmenter pourtant je n’avais même pas la force de me rebeller. Trop dur. Si fatiguée…

Je faisais honte à ma condition. Je me faisais honte.

*

* *

— Le sang royal coule encore dans ses veines, le curare est efficace, mais pas suffisamment. Va-t-il falloir que je la tue pour arriver à quelque chose ? Pourquoi suis-je donc entouré d’autant d’incapables ?

— Je suis désolée, monsieur, nous allons faire notre possible pour que ce problème se règle au plus vite. Mais, monsieur, il faut faire attention. Les doses que vous nous demandez de lui donner sont de plus en plus fréquentes, elle risque de faire une overdose avant que vous n’alliiez le temps de faire ce que vous avez à faire !

— Qu’est-ce que ça peut me faire ?

— Il n’y aura aucun moyen de ravir ses pouvoirs si elle meurt, monsieur. Il faut qu’elle soit en quelque sorte consciente pour que le transfert se passe. Le mieux serait qu’elle soit consentante comme quand les gardiennes leur ont passé les leurs pour qu’elle scelle les portes, dans le temps. Or, elle ne risque pas de l’être, monsieur, et vous en avez conscience.

— Et vous ne pouviez pas me dire ça plus tôt, gronda-t-il alors.

— Nous ne pensions pas que vous vouliez la tuer après, monsieur.

— Faites ce qu’il y a à faire pour que je puisse la tuer rapidement, je doute que ses amis la laissent ici encore très longtemps, encore moins son mari.

— Le prince De Creil ?

— Tout à fait.

— Monsieur…

— Quoi encore ?

— Si la princesse a retrouvé le prince, vous ne pourrez pas vous approprier ses pouvoirs…

— Et pourquoi donc ?

— Ils sont liés, ce qui veut dire que si le prince ne conçoit pas la passation, ils ne viendront pas à vous. C’est lui qui les garde.

— Je ne comprends absolument rien.

— Le lien qu’ils partagent depuis maintenant, la nuit des temps, est pratiquement inébranlable. Je doute qu’ils aient encore conscience de tout cela. Mais même le cas échéant, s’ils se sont retrouvés et se sont abandonnés l’un à l’autre, il n’y a aucun moyen pour que vous puissiez vous approprier les pouvoirs de Theodora, car ils sont scellés par l’amour qu’elle porte à Léandre. C’est leur première cérémonie de mariage qui a mis en place le lien.

— Nous pouvons faire en sorte qu’elle le déteste dans ce cas, peut être que le lien se rompra.

— Non, c’est impossible, ils sont en constante communication l’un avec l’autre, même s’ils ne s’en rendent pas compte. Ce sont des âmes sœurs.

— Très bien. Cette princesse ne le restera pas très longtemps, tu peux me faire confiance. Retourne donc à tes occupations et faits en sorte de trouver très rapidement un moyen de me fournir ce que je veux, où tu peux dire adieu ta famille, crois-moi.

— Oui, monsieur.

Il se déplaçait, j’entendis le bruit de ses chaussures sur le sol de pierre.

— Theodora, mon ange de lumière, aujourd’hui tu vas comprendre ce que c’est de souffrir. Puisque je ne peux pas avoir de toi ce dont j’ai besoin, je vais faire en sorte de venger ta naissance.

Dans mon flou artistique, je le vis s’approcher de moi, des objets bizarres à la main… Il tourna autour de moi comme un lion en cage. Je me doutais de ce qu’il allait faire, mais je n’avais pas la force de tenter qui que ce soit pour l’empêcher de s’attaquer à moi. Puis cela vient. Un, plus un autre, et un autre, et encore. J’avais mal, mal partout. Il me frappait, de toutes ses forces. Pour quelle raison devais-je souffrir comme cela ?

Mes plaies étaient béantes, bientôt la robe paysanne que j’arborais depuis mon arrivée ici devint rouge. Je gisais par terre dans une marre de mon propre sang. Il me frappa pendant des heures, jusqu’à que même la respiration soit devenue un supplice.

Tue-moi, tue-moi une fois pour toutes, c’est bien trop… Je ne peux plus…

*

* *

Cela fait bien trop longtemps que j’étais là, les coups étaient devenus mon lot quotidien, si bien que je ne souffrais pratiquement plus lorsqu’il me frappait… Je cicatrisais vite, parait-il, à cause du sang qui coulait dans mes veines, celui de mon père biologique… Mes os se brisaient et se ressoudaient, bien pires que n’importe quelle douleur. Mes yeux tuméfiés ne me permettaient plus de voir… Mon nez était cassé plusieurs fois par jour… Mais je ne le sentais plus. Et mes dents par un quelconque miracle demeuraient intactes.

La pièce dans laquelle je me trouvais restait sombre, aucune fenêtre ou aucune ouverture ne laissait passer de lumière. Je n’avais aucune idée du temps je séjournai ici, ni du temps qu’il me restait à vivre.

Il me parlait de vengeance, de souffrances et de douleurs lorsqu’il me frappait. Les déblatérations d’un fou avide de vengeance. Je n’avais cure de ses opinions, mais il prenait un malin plaisir à faire en sorte qu’elles me rentrent dans la tête. Ils posaient beaucoup de questions, sur moi, sur ma vie, mes amis, Nate. Je ne répondais pas. À quoi bon ? Lui donner de la chair à canon supplémentaire ? Non, j’en étais incapable. Je pouvais encore les protéger. J’allais le faire, ça, je pouvais le faire.

*

* *

Un jour, il vint pour me dire que puisqu’il ne pouvait pas se procurer mes pouvoirs, je n’étais pas encore assez mature. Il pouvait faire en sorte que je mette au monde un hériter qui aurait lui ces capacités et ainsi pouvoir faire ce qu’il voulait. Cela faire un millénaire que j’attends, disait-il, je peux bien attendre quelques années de plus.

J’entendis plus que ne vis, les froissements de vêtements que l’on enlève. Je compris ce qu’il allait se produire. J’essayai alors de me débattre. Il était hors de question qu’il puisse me toucher.

Sauvez-moi avant qu’il ne me fasse ça. Pitié, tout, mais pas ça.

Il m’arracha mes vêtements, les siens déjà à terre.

— Chut, chut, chut, chut, chut ! Mon ange, tout se passera bien si tu te laisses faire. Tu n’as pas besoin de te débattre, ce n’en sera que plus douloureux pour toi. Allez, ce n’est l’affaire que de quelques minutes. Peut-être un peu plus, claironna-t-il.

Il me regarda, parcourant mon corps de ses yeux sans vie. Je ne pouvais rien faire pour me débattre, l’infirmière venait de me mettre ma dose de drogue quotidienne. Il m’attacha les mains et les pieds. Ses doigts palpèrent chaque centimètre de ma peau nue, et y prirent beaucoup de plaisir. Puis, il fondit qu’on un chasseur sur sa proie.

Cette souffrance fut pire que tout, née de l’impuissance, de ma haine. Je n’étais plus qu’une coquille vide. J’eus l’impression d’avoir perdu bien plus que ma vie.

Il me détruit, me massacra, me lacéra. Je n’étais plus que l’ombre de moi-même. Impossible de ne pas le voir se secouer dans tous les sens, entendre les grognements de bêtes sauvages. Il prit du plaisir à me faire du mal. À prendre l’innocence d’une femme, à la réduire à néant.

Je ne lui fis pas le plaisir supplémentaire de voir ma souffrance. Il n’y eut pas de larme, de hurlement ou même de bruit. J’espérai seulement le jour où je pourrai lui faire payer ce qu’il m’a fait. Un jour, je le tuerai de mes propres mains. J’en trouverai la force.

Pourquoi personne ne me venait-il, en aide ? Était-il si terrifiant, si imposant pour le laisser s’attaquer à une femme droguée et sans défense ?

J’espérai que personne ne viendrait me chercher finalement. Que personne ne me verrait dans cet état-là !

Il finit. Son rire résonna dans mes oreilles un long moment encore après. Il partit comme s’il avait accompli le plus bel acte du monde. Dans mon lit, je restai là, dans cette même position que la première fois où il avait levé la main sur moi. J’étais détruite, il réussit à briser mon esprit.

Ma servante personnelle vint me changer, me mettre des vêtements propres. Je n’avais même pas la force de me lever ou même de faire quoi que ce soit. J’avais mal, mais pas de douleur physique, plus aussi forte que celle qui me transperçait le cœur, que celle qui me criait : tu as flanché, il a eu raison de toi, il ne sert maintenant plus à rien que tu te battes, ils t’ont tous laissé tomber.

Je lâchai prise, et sombrai dans l’inconscience, encore une fois…

*

* *

Qui suis-je ? Était-ce réellement important ? Je ne me souvenais plus de qui j’étais, de ce que j’étais. Je n’avais plus envie de chercher, d’essayer de me rappeler. J’avais cesser de me battre, pour qui le ferais-je ? Pour moi ? Non, je ne suis plus rien, plus personnel, je suis mort de toute manière. Peut-être, y avait-il quelqu’un pour qui je comptais encore ? Je n’étais plus sûr de rien. Parfois, je voyais une image souriante apparaitre dans un coin de mon esprit, d’autres fois, j’avais l’impression que ce n’était qu’une tentative de mon esprit pour sauvegarder le peu d’espoir qu’il me reste encore.

Pourtant, j’avais l’intime conviction qu’il y avait quelqu’un. Mais où était-il ? Pourquoi m’avait-il abandonné ? L’avais-je déçu au point qu’il ne veuille plus m’aider ?

Il ne subsistait rien de ce que j’avais pu être, mon être n’était qu’un immense vide, où les pensées se cognaient contre des remparts avant de sombrer.

J’avais perdu l’espoir de garder une certaine notion du temps. Cela me rendait plus folle que je ne l’étais déjà.

Ma plus grande souffrance était d’être capable de penser et de me faire du mal alors que j’étais encore incapable de bouger. Est-ce que je devais réagir, commencer à bouger, ou attendre que les renforts arrivent ? Arriverait-il un jour ? Je risquais d’attendre surement encore longtemps. J’ignorais si je serais capable d’attendre aussi longtemps.

*

* *

Ce matin, ma servante n’a pas voulu m’injecter une dose de curare supplémentaire. J’étais recouverte d’hématomes. Je ne pensais pas un jour haïr ma nouvelle condition, mais si j’avais été une humaine normale, une seule dose de curare aurait été fatale, et je n’aurai pas eu à subir autant de souffrance. Mais au pire ? Qu’est-ce que ça pouvait bien me faire ? J’étais morte de toute façon…

Je les haïssais, je les haïssais tous de m’avoir laissé tomber, je ne pouvais rien faire d’autre de toute façon. Maudits soient-ils.

Oh Nate… Pourquoi me fais-tu ça ? Pourquoi me laisses-tu mourir, au lieu de m’aider ? Et dire que je…

*

* *

–   Elena ! Elena regarde moi ! Elena ! Allez !

Une voix résonna jusqu’au tréfonds de mon être… Elle m’était familière. Oh mon Dieu…

— Elena, mon cœur… On n’a pas beaucoup de temps.

Je m’efforçai de me réveiller… Il était venu me chercher. Il était venu me sauver. Je n’étais pas seule finalement. Pour la première fois depuis que j’étais enfermée dans ma cave, je m’autorisai à pleurer. Très peu, nous n’avions pas le temps pour cela. Nous devions sortir.

— Bien sûr que non, on a juste mis un peu de temps pour te retrouver. Excuse-moi…

Sa voix se troubla, allait-il pleurer ? En puisant dans toutes mes ressources, je parvins à lui toucher la joue.

— Allez, je t’en prie, vite avant qu’il ne revienne.

— Je ne peux pas… Il m’injecte un truc depuis… enfin tout le temps où je suis là… Je ne peux pas bouger.

— Oui, je sais, on m’a prévenu. Je t’ai injecté un antipoison. Tu devrais bientôt retrouver l’usage de tes membres.

Il me prit par la taille et m’emporta loin de ma prison. Mes pieds nus trainèrent dans un premier temps sur la roche humide. J’avais beaucoup de mal à soutenir le rythme, si bien qu’il me portait plus qu’il m’aidait à marcher. Nous marchâmes quelques mètres avant de nous arrêter subitement. Je dus m’accrocher pour ne pas m’effondrer. Mes jambes ne soutenaient toujours pas le poids de mon corps.

Une jeune femme nous attendait à la porte, je me raidis lorsque je reconnus la servante qui me faisait mes piqures tous les matins.

— Ne t’inquiète pas, c’est elle qui nous a appelés. Elle a risqué sa vie pour toi.

Derrière ses beaux sourires se cachait sa trahison. Elle voulait sauver sa famille à tout prix et même celui de nos vies. Ce devait forcément être un piège.

Mes jambes commencèrent à répondre de nouveau. Je retrouvais petit à petit l’usage de mon corps, et par la même occasion les douleurs de celui-ci se réveillèrent. Il hurla de toutes ses forces sa douleur, sa détresse, sa haine envers tout ce qu’on lui avait fait subir.

Je m’arrêtai devant la jeune femme.

— Ma famille n’est rien face à mon peuple, princesse. Je sais que vous ferrez tout votre possible pour nous sauver. Je suis sincèrement désolée pour tout ce dont j’ai été complice. En aucune manière, je n’ai voulu que ça se passe de cette manière. J’ai diminué les doses petites à petits, mais leurs fréquences vous ont empêché de réellement sentir la différence. J’ai fait ce que j’ai pu. Pardonnez-moi.

Je pourrai dire qu’à ce moment précis, il y a beaucoup de choses qui me passèrent par la tête, et certainement pas le pardon. Pas après tout ce que j’avais vécu. Mais je la comprenais : d’avoir voulu sauver sa famille, préserver les siens. J’aurais fait la même chose, j’ai fait la même chose.

Je pouvais pratiquement marcher seule maintenant, mais Nate insista pour m’aider. Je ne voulais pas qu’il me touche, j’avais besoin de me laver, d’enlever toutes les traces et l’odeur de ce séjour de ma peau. Mon visage avait fini par effacer toute trace de coups et de blessures, il ne restait plus que mes souffrances. Cependant, les séquelles étaient profondes.

Nous dévalâmes un dédale de pièces et d’escaliers tout en pierres grossièrement taillées. Il m’avait enfermé dans une grotte, une foutue grotte. Normal que personne n’ait pu retrouver ma trace. Il ne devait avoir aucun moyen d’entrer en contact avec moi. Cet homme était loin d’être idiot, il s’était forcément séparé de mon téléphone avant que l’on arrive à sa plaque. Une question subsistait : combien de temps tout cela avait-il duré ? Depuis combien de temps étais-je devenu le jeu sexuel d’un homme pire que la faucheuse ? Beaucoup trop longtemps d’après mes gestes lents et manquant cruellement de leurs réflexes d’antan.

Nous réussîmes à passer sans que l’alarme ne soit donnée, mais sans pour autant que personne ne soit mort. Nate, tuait tous ceux qui m’approchait de près ou de loin, mais peut m’importait du moment que l’on m’éloignait d’ici le plus rapidement possible. Je voulais absolument respirer un peu d’air avant que mon cerveau déconnecte pour les prochains jours.

Lorsqu’un homme m’attrapa par-derrière, je poussai un hurlement étouffé par sa main plaquée contre ma bouche. Les réflexes prirent le dessus. J’attrapai le couteau  qu’il plaquait contre ma gorge ne prêtant aucune attention à la trainée de sang que cela engendra (une coupure de plus ou de moins, qu’est-ce que c’est ?), et lui planta directement dans le cœur. Je le regardai s’effondrer sur le sol, bouche bée, lorsque Nate m’attrapa la main pour me conduire à l’extérieur de la bâtisse.

*

* *

Au dehors, le crépuscule plongeait les alentours dans une douche peine ombre, nous sortîmes d’une espèce de maison troglodyte. La bâtisse vue de l’extérieur, était immense et austère, rien à voir avec ce que l’on ressentait lorsqu’on était à l’intérieur.

Ils étaient tous là, à m’attendre, près de la van que l’on prenait pour les missions. Tous, même les garçons. Ils m’accueillirent les bras ouverts. Je leur adressai la plus sincère marque de gratitude que je pouvais encore. Malgré la libération, ma douleur me compressait encore la poitrine. Une enclume de plomb qui n’était pas près de se déloger de son nouvel emplacement de prédilection.

Je m’accrochai tant que je pouvais au bras sauveur de Nate, avant de m’écrouler de tout mon long… J’étais peut-être saine et sauve, mon esprit, lui, était encore bien loin de l’être.

© (Tous droits réservés)

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