Theodora Roselyne – Chapitre 16

 

— Oh mon Dieu, ce que tu m’as manqué, hurla Lola en me sautant dans les bras.

— Doucement, la suppliais-je alors, j’ai encore mal !

Deux semaines s’étaient écoulées. Je suis restée deux semaines à Dardhélia, deux longues semaines pour me remettre de mes émotions, pour me remettre d’une moelle épinière sectionnée.  Je n’aurai jamais dû être capable de pouvoir me lever à nouveau. Et pourtant, je marchais, difficilement certes, mais je me tenais debout et je marchais. C’était un miracle, un miracle que je devais à mes hôtes. Je leur devais la vie, et plus encore, grâce à eux, j’avais enfin pris conscience d’à quel point les terrians avaient besoin de moi. 

De toute part de la contrée, les Rosayens ont accourut en masse pour voir le visage de leurs princesse subitement réapparue. Difficile de se reposer avec la pléiade de sujets qui s’était amassée autour de la masure du maire pendant ces deux semaines, ce qui m’a permis de me plonger entièrement dans leur culture, qui n’est à vrai dire pas si éloignée que ça de la nôtre. J’y ai appris une partie de leur histoire.

Il n’y avait pas réellement de phénomènes spatio-temporels particuliers en Terria. Pas de décalage entre le temps que l’on passe là-bas et celui qui s’écoule dans notre monde, pas de mouvement de terre, de déplacement des lieux. Le royaume à ses propres voies et ses propres dimensions. Les seules choses qui diffèrent réellement, sont les habitants. En effet, les Rosayens en tout cas, sont dotés d’une vie plus longue que la notre. Ils sont aussi tous pour la plupart magiciens. Le développement est pourtant très en retard par rapport à celui des hommes. Les métaux sont encore au stade que l’on aurait pu appelé de médiéval pour nous. L’agriculture y est prospère grâce à leurs dons et ils ne manquent pas d’enfants. Cependant, les innovations n’ont pas fait leur apparition depuis longtemps. Les plus grands inventeurs ont été tués au moment de ce qu’ils appellent tous « la Terreur ». Cette épreuve qu’ils ont traversée au moment où Léandre et Theodora se sont fait tuer, par le Baron de Reed, lequel, je l’ai appris bien plus tard, n’est autre que l’Ordure.

J’ai même fait plus que cela. Timéo, le fils de Melchior, possédant une affinité avec la Terre, a commencé à m’apprendre à faire bouger le sol et à interagir avec les plantes. C’est une chose qui a été, comme avec l’air et l’eau, assez naturelle. Une fois le principe intégrer, ça a été un jeu d’enfant. C’est comme tout était là, à portée de main et n’attendait que moi pour se montrer au grand jour et s’exprimer à travers moi.  

Je pourrais presque comprendre pourquoi Nate à peur de moi… J’ai, moi aussi, peur de ce que je suis capable de faire. C’est trop rapide, trop facile. Si naturel…

J’ai tout de suite eu un coup de coeur pour Timéo, un jeune homme qui ne devait pas être bien plus âgée que ma sœur, avec ses yeux bleus, ses fossettes et son teint hâlé (un vrai canon d’ailleurs, qui aurait très bien plus me plaire à une époque). Il a été au petit soin pour moi, il a fait tout son possible pour m’apprendre tout ce qu’il savait sur le contrôle des plantes, et ce n’est pas une mince affaire quand on sait a quel point j’ai mauvais caractère lorsque j’ai mal quelque part. Sa petite sœur Galiéna, me demandait avec envie tous les jours comme cela se passait « chez nous les humains ». Elle ressemblait étrangement à son frère, de grands yeux bleus candides et de belles boucles blondes. Ces questions étaient si pleines d’envie, que je n’ai pas eu le courage de lui dire que « le monde des humains » n’était pas aussi merveilleux que ce qu’elle s’imaginait. 

Je ne peux pas non plus dire que j’ai été malheureuse, durant ces deux semaines. Cependant, j’avoue volontiers que la présence réconfortante de quelqu’un que je connaissais m’aurai vraiment fait du bien. Mais bon, comme on le dit si bien, on ne peut pas tout avoir. J’ai passé les premiers temps au lit à espérer qu’une certaine personne qui m’avait promis de ne pas me laisser seule très longtemps vienne me voir. Puis, je me suis laissée convaincre que l’agence avait dû l’accaparer après l’histoire du kidnapping de sa soeur, et qu’il avait beaucoup à faire. Au bout d’une semaine, j’ai cessé d’espérer. Quand il est arrivé à la fin de la dernière semaine, j’avais perdu l’espoir. Je me voyais déjà en train de reprendre ma place au palais, et d’aider les Rosayens à reconstruire leur monde. L’espoir dans les yeux de chacun de ceux qui avait frappé à la porte de ma chambre, m’avait mis devant le fait accomplis, je ne pouvais plus abandonner maintenant. 

Ce royaume, digne d’un compte de fée, à cependant une faille. Il se meurt. Chaque jour, les ressources s’amenuisent, les guerres ravagent les royaumes. La Roseraie englobe maintenant, celui de la famille De Creil et celui de ma famille, ce qui en fait un territoire beaucoup plus grand qui a donc beaucoup moins de problèmes que les autres, cependant ils restent sous le joug d’une guerre ou d’une famine, qui pourrait la dévaster. Elle est le seul territoire de Terria à ne pas avoir de Roi ou Reine ! A la place, s’est créé un réseau conséquent de maires qui s’occupent de leurs villes et commercent entre eux en attendant le retour d’un pouvoir supérieur. Mais loin de ses personnes l’envie de rester au pouvoir, c’est une tâche bien lourde à porter pour de si petites familles. En un sens, je ne suis pas sûre qu’une seule personne puisse être apte à tout gérer seule si, des dizaines d’hommes n’en ont pas réellement été capable.

— J’ai sérieusement besoin d’un verre. J’ai passé deux semaines avec des gens adorables, certes, mais qui finissaient vraiment par le taper sur le système avec leur… Je ne trouve même pas le mot

— Quoi ? Tu n’aimes pas avoir des larbins ?

— Mais on est au 21ème siècle ! Je ne suis absolument pas habitué à ce que les gens soient aussi… dévoués ! 

— C’est un grand honneur de s’occuper de toi de la sorte Elena, tu pourrais être un minimum reconnaissante, m’interrompis Nate.

— Non ? Sans rigoler ! Suberbe démonstration de ce qui saute aux yeux ! C’est vrai, que j’ai à peine passé deux semaines là-bas, complètement coupée du monde ! Sérieux Nate, tu as réellement cru que j’étais aveugle à ce point-là ?

Toute ma rancœur éclate. Je crois que les limites de ma patience sont atteintes. Déjà, il me laisse seule alors qu’il promet de revenir me chercher rapidement. Ensuite, il n’adresse presque pas la parole mis à part les quelques réflexions qui me restent encore au travers de la gorge, sur le chemin du retour. A vrai dire, c’est à peine s’il m’a regardé. Cette fois, j’en ai marre. J’ai supporté plus que je ne l’ai jamais accepté de personne. J’avais décidé de faire des efforts afin de m’ouvrir plus à lui. Mais non, ce n’est jamais suffisant. Il en faut toujours plus. Vais-je devoir changer ma personnalité pour plaire à Monseigneur, où se décidera-t-il à m’accepter comme je suis ? 

Je bouillonnais littéralement de rage, j’avais presque l’impression d’être sur le point de prendre feu. 

Il y a encore quelques mois, quand j’ai décidé de reprendre ma vie en main, j’ai enfouie tout au fond de moi cette fille dont je n’étais pas particulièrement fière. J’ai jeté avec elle tout ce qui me gênait, y compris ce caractère tempétueux et absolument irascible que tout le monde me reprochait. J’ai voulu aliéner ma nature propre afin de ne plus faire de mal aux gens que j’aimais et tout ça pour quoi ? Pour me retrouver, comme une conne deux ans plus tard, à essayer de supporter les sautes d’humeur d’un mec qui m’a promis des choses qu’il n’est pas fichu de tenir ! 

J’avais le corps crispé, prêt à une confrontation qui me ferait, je le savais par avance, mal. Mais un bien nécessaire pour que notre relation puisse avancer. Il fallait passer outre cette peur qu’il avait de moi. Nous ne pouvions pas continuer comme cela. Il ne réagit pas du tout comme je l’avais espéré. Adieu ma conversation libératrice. Il fit demi-tour et se dirigea vers la porte de l’appart’ sans rien ajouté d’autre. Je restais bouche-bée. Non mais, quel culot !

J’espère que tu ne crois pas que ça va se passer comme ça, mon con, parce que se serait vraiment mal me connaître.

Un coup de tonnerre retenti alors.

Intéressant

Il se retourna vivement vers moi, visiblement en colère aussi. Disparu le petit sourire nonchalant qui n’avait tant fait craqué.

— Arrête ça tout de suite, siffla-t-il entre ses dents.

— Arrêter quoi, demandai-je innocemment.

— L’orage ! Si tu crois que tu me fais peur, tu te trompes.

— Bon, bah, moi je vais aller faire des cocktails hein, fit Lola en se faufilant vers la cuisine.

— Ok, merci. –Puis en me retournant vers Nate : C’est justement ça le problème, le mot peur n’est peut-être par dans ton vocabulaire mais il est sur ton visage. Tu suintes d’effroi.

— Non, mais tu cois vraiment que tu as le monopole de la puissance ? Tu n’as rien Elena ! Rien qui ne vienne pas de moi ou de mon grand-père. Sans nous, tu ne serais rien, tu ne saurais même pas qui tu es !

— Et ça ne serait pas plus mal ! Tu m’as obligé à me prendre en main, à me relever et à m’entraîner comme une folle. Et maintenant, maintenant que j’arrive enfin à faire quelque chose, tu me repousses comme une pestiférée. Même ton visage à changer. A part du dégout, on ne voit rien en toi.

— Parce que c’est peut-être ce que je ressens. Je n’ai pas réussi à te reconnaitre. Tes yeux sont devenus violets ! Violet, Elena ! Tu as une idée de ce que ça signifie ?

— J’ai une tête à le savoir ?

— Ca signifie que ton pouvoir est bien trop puissant, qu’à tout moment il pourrait prendre le contrôle à ta place. Tu es à la merci de n’importe qui et surtout de toi-même. C’est à la croisée des chemins que l’on sait si la personne que l’on a en face de nous est réellement celle que l’on pensait. Et je ne t’ai pas reconnu. Les yeux violets Elena, sont la marque d’une magie bien trop puissante pour que tu puisses l’avoir intégrée sans avoir une recourt à un subterfuge quelconque.

La nouvelle eut sur moi l’effet d’un coup de poignard dans le cœur. Ca c’était le summum, j’avais tant sacrifié pour ça et on me le rejette dans la figure sans d’autre forme de procès, parce que mon corps n’était pas encore assez fort pour accepter ma puissance nouvellement gagnée. Qu’on me laisse un peu de temps, nom de nom !

— Donc c’est ce que je te dis, tu as peur de moi. Pire que ça tu n’as pas confiance en moi. Après tout ce que l’on a traversé. Tu crois réellement que j’ai été capable d’utiliser une quelconque magie noire pour avoir plus de pouvoir alors que j’arrive à peine à comprendre la mienne ? Quand bien même, j’ai fait ça pour te sauver la vie ! J’aurai pu ne jamais remarcher ! Tout ça pour te sauver la vie, et tu m’as laissé faire.

— Je n’avais pas besoin de ton aide ! Et je n’allais pas rester sur le champ de bataille pendant que tu créais l’ouragan du siècle. Tu imagines ce qui se serait passé si tu n’avais pas réussi à le contenir ?

— Tu imagines ce qu’il serait advenu de toi si la bête avait pris le dessus ?

— Elle ne l’aurait pas fait.

— N’en soit pas si sûr !

— Et après c’est moi qui n’est pas confiance en toi. Tu n’acceptes pas que je puisse moi aussi avoir certaines capacités que tu n’as pas !

— Mais arrêtes ton char ! je n’en ai rien à faire de tout ça, si ça ne tenait qu’à moi, il y a bien longtemps que je me serrais barrée. Alors tes histoires de pouvoir, je n’en a rien à faire. Non, ce que tu ne veux pas, c’est de quelqu’un qui puisse se défendre seule. Tu aimes ton rôle de chevalier servant, sauveur de ces dames. Mais avec moi tu ne peux plus le faire. J’avais raison depuis le début, tu n’as pas d’autres buts que de te construire ton tableau de chasse, pas forcement de jolies filles mais plus de jouvencelles en détresse, ensuite quand elles ne te plaisent plus tu passes à une autre. Comme toujours, tu es un beau parleur, mais, il n’y a rien derrière. Il n’y a jamais rien eu d’autre, y’a qu’a regarder ton regard en ce moment. Et ça ! Ça me dégoute.

Il me regarda, un mélange de tristesse, de douleur et de mépris dans le regard. Ses si belles iris étaient glacées. Ma douleur est si forte que j’en oubli tout le reste, mon cœur se brise une fois de plus, des morceaux comme des lames de rasoirs me perforent tous les organes. Je ne pensais pas pouvoir souffrir autant à nouveau. Au moins, cette épreuve prouvait que j’avais enfin retrouver un cœur. 

— Dire que je te croyais différent, mais tu es comme tous les autres.

Je retenais mes larmes, je ne voulais lui montrer à quel point, il me faisait mal. 

— Ok, je crois que l’on s’est tout dit Elena.

— Je le crois aussi.

La porte claqua derrière lui. L’orage se tarit, une pluie battante s’abattit sur la ville. 

Je pleurais, et le ciel pleurait avec moi…

 

© (Tous droits réservés)

 

 

 

Publicités

2 réflexions sur “Theodora Roselyne – Chapitre 16

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s