[Ecriture] L’Alchimiste, chapitre trois

Le pouvoir de l’art…

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Des flammes bleues, de la cendre qui s’envole, des braises au sol, un éclair rouge aveuglant et une douce chaleur électrisante qui envahissait tout son être…

Thea se réveilla en sursaut une nouvelle fois. Loin de s’estomper avec le temps, son trouble ne faisait qu’augmenter à mesure que les jours filaient. Elle n’avait pas réitéré l’expérience de la promenade nocturne. Le vieux Raheem l’avait tant rabroué après cet épisode qu’il avait décidé de lui atteler sa gouvernante comme chaperon. Adieu sa liberté tout juste retrouvée, bonjour la future vie de jeune femme de qualité. Cette situation étant temporaire, la jeune femme se doutait bien qu’elle finirait à gagner en autonomie à un moment à un autre.

Mey choisie le moment où Thea sortait du confort de sa couche pour entrer en trombe dans la chambre en maugréant contre sa nouvelle condition de femme de chambre. La vieille dame ne comprenait pas comment l’évêque avait pu se laisser berner aussi facilement. Du reste, Thea non plus n’y parvenait pas. Qu’il lui accorde l’asile le temps de quelques jours, c’était noble de sa part. Qu’il décide presque de l’adopter allait bien au-delà de la charité chrétienne. Il lui offrait une chance qu’elle ne pouvait ignorée, celle d’une vie meilleure. Celle dont elle avait à peine osé rêver depuis le début de ses aventures.

Après avoir aidé la jeune femme à mettre une robe d’un rouge profond, dont la dentelle et les drapés virtuoses mettaient en valeur sa silhouette voluptueuse, Mey l’informa que de nouveaux clients avaient demandé après elle par missive, arrivée tôt ce matin. Elle lui tendu un pli de papier épais. Thea s’en saisit d’une main fébrile et la lut. Une comtesse. Une jeune comtesse, Écossaise aux vues de son nom, demandait à ce qu’elle exécute un portrait d’elle à l’occasion de son entrée dans le monde, à la saison prochaine. Et ce, le jour même.

La jeune femme eut un pincement au cœur. Faire son entrée dans le monde. Ce vieux rêve lui échappait un peu plus à chaque fois qu’elle se rapprochait de la réussite professionnelle. Quel homme voudrait d’une femme d’indépendance, d’une artiste qui plus est ? Aucun à sa connaissance. C’était tout du moins ce qui lui avait fustigé sa mère toute son enfance durant.

Repoussant ses pensées sombres, Thea se ressaisit. Elle n’avait pas besoin d’un homme, elle n’en avait même jamais ressenti le besoin. Voilà que maintenant que sa mère était décédée, elle se mettait à vouloir accéder à sa volonté. Elle qui ne sera plus jamais là pour constater ce qu’il adviendra de sa fille.

Griffonnant à la hâte une réponse, elle remit le pli à la vieille gouvernante, qui bougonna de nouveau.

— Me voilà coursière maintenant… Cette maison dépérit à vue d’œil…

Thea se doutait que d’aimables paroles suivaient les pas de Mey, mais elle se refusa d’en écouter davantage. Elle était parfaitement au fait de ce que pensait la gouvernante à son propos, elle le lui avait suffisamment répété ces dernières semaines. Pourtant, elle n’en avait que faire. À ce moment précis, elle ne pensait qu’à son futur succès. Si dès à présent de riches membres de l’aristocratie, tout écossais furent-ils, lui proposaient de les portraiturer, elle n’aurait bientôt plus de soucis à se faire. Si elle réussissait ce partenariat, de nouvelles portes s’ouvriraient à elle. Peut-être parviendra-t-elle à trouver un protecteur capable de l’entretenir, ou encore à simplement percevoir suffisamment de Livres afin qu’elle puisse avoir son propre logement.

D’un autre côté, elle n’oubliait pas ses projets de vengeance. Quelques semaines après l’attaque de la créature, elle ne pouvait concevoir que cet incident n’avait rien en commun avec la chute d’Appleton. C’était bien trop ciblé, trop proche de la mort de ses parents. Elle en était venue à penser, malgré tout ce que sa réflexion et sa rigueur scientifique lui imposaient, que c’était après elle que la Guilde en avait. Que c’était elle qu’ils cherchaient avec application, en fouillant toutes les demeures de ceux qui l’avaient vu grandir ! Cela expliquait aussi pourquoi son père semblait parfaitement préparé à cette éventualité. Comment avait-il pu avoir vent de leur approche, avant même qu’ils n’attaquent le village ? Il y avait tant de choses qui lui échappaient encore, tant de questions qui s’enchaînaient sans qu’elle ne puisse satisfaire son besoin de réponses.

Non, elle ne devait pas s’en soucier. Elle se devait de passer outre pour le moment, elle en avait la possibilité. Aujourd’hui, elle pourra peindre une jeune femme de la haute noblesse, c’était sa chance. Celle de pouvoir enfin vivre de son art, de laisser cette pauvre Mey et le vieux Raheem vivre leurs vies, sans une orpheline à charge.

Thea s’assit sur son lit et laissa l’angoisse la gagner quelques secondes. Son monde tanguait, oscillait à vue, mais le réconfort que sa bague lui accorda, lui permit de fermer de nouveau les vannes de ses émotions. Cette froideur lui permettait de garder la tête haute. En de rares occasions, une fois refermée la porte de sa chambre parfois, elle se laissait aller à quelques secondes d’autoapitoiement, autorisant l’enfant encore présente en elle à montrer son désespoir. Elle avait l’impression que cela lui permettait de garder les pieds sur terre, rester ancrée à la réalité. Et, elle en avait irrémédiablement besoin.

***

Lady Elvira McDouglas était installée sur une causeuse près de la fenêtre du petit salon où Thea avait installé son atelier de fortune. Raheem avait mis à sa disposition une pièce particulièrement soumise à la lumière extérieure afin qu’elle puisse exercer son art de la manière la plus optimale possible. Le vieil homme encourageait le talent de Thea comme s’il s’agissait de celui de son propre enfant, et cela réchauffait son cœur fragile.

Ms Eliva McDouglas était une jeune femme de haute naissance immigrée d’Écosse. De tout temps, aux vues des éternelles querelles entre Écosse et Angleterre, les natifs des terres sauvages étaient mal vus. Nombre de Lords et Ladies vinrent en Angleterre trouver ce qui leur manquait sur leurs terres natales. Loin des sauvages fantasmés, la jeune femme était dotée de l’élégance de son rang, ses longs cheveux roux étaient enroulés en un chignon élancé d’où quelques boucles folles s’échappaient. Elle possédait de beaux yeux bleus perçant, une peau de porcelaine parsemée de taches de rousseur, un petit nez droit et une bouche fine. Son visage rappelait à la jeune artiste ceux des lutins des contes pour enfants. Indéniablement, la lady était d’une beauté certaine, qu’elle avait mise en valeur par une toilette d’un pourpre profond. Le corset relevé de dentelle soulignait à merveille les formes de la jeune femme et la délicatesse de sa taille.

Face à une telle demoiselle, Thea se sentait médiocre, et c’était un sentiment qu’elle n’avait pas l’habitude de ressentir. Pourtant, dès son arrivée, elle n’avait pas tari d’éloges sur son travail et sur la renommée qu’elle pourrait lui apporter si son travail était à la hauteur de ses attentes. Les McDouglas, que ce soit le père, le fils ou la fille était particulièrement respecté dans le Tout-Londres. Bien que leurs origines barbares fussent parfois récriées, à force d’intelligence et de politique commerciale hors du commun, le comte avait bâti une fortune assez conséquente, capable de rendre fou de jalousie quantité de membres de la haute noblesse anglaise. Cependant, on observait chez la jeune femme, une certaine modestie. Elle n’avait pas besoin de mettre en avant ses possessions pour engendrer chez ses pairs ferveur et adoration. Sa beauté et sa vivacité d’esprit s’en chargeaient d’ores et déjà.

Lady Elvira était venue accompagnée de sa fidèle femme de chambre, laquelle prit place dans un fauteuil judicieusement placé près du feu de cheminée ronflant. Elle sortit un canevas de sa besace et commença son ouvrage avec ferveur alors que sa maîtresse expliquait en quelques mots ses exigences à la jeune peintre. Loin d’un banal portrait en buste, la jeune Lady souhaitait une représentation d’elle en corps, assise sur un fauteuil, portant dans ses bras un bouquet de fleurs des champs. Bien loin de l’art en vogue dans le Royaume, ce goût correspondait bien plus aux volontés montantes de ses artistes français plaçant la couleur au-dessus du travail de la ligne, et dont les travaux fascinaient Thea. La jeune femme imagina un subtil mélange entre les volontés de la ligne anglaise et les couleurs chatoyantes des mouvements impressionnistes dont la poésie faisait tant chavirer son cœur. Expliquant son projet, Thea n’eut aucun mal à convaincre la Lady que son idée pourrait pleinement correspondre à ses envies, et à la mode française. Lady Elvira était transportée de joie, l’idée d’une œuvre peinte correspondant aux nouveautés d’outre-Manche la comblait de bonheur. En son for intérieur, Thea se félicita, un client heureux, était un client susceptible de revenir, où de faire jouer son réseau. Autant dire que celui d’une famille comme les McDouglas devait être conséquent.

Main tremblante, Thea eut du mal à tirer les traits préparatoires de la toile. Elle se concentra sur les lignes de construction en essayant de ne pas laisser son trouble transparaitre. C’était bien la première fois qu’elle se sentait à ce point intimidée par une personne. Pourtant, elle avait rencontré des intellectuels parmi les plus réputés de l’Université d’Oxford. Parmi eux, elle avait toujours su trouver sa place. Elle n’avait pas prévu que certains membres de la noblesse ne la touchent plus que d’autres. Cette douceur et magnanimité dont faisait preuve la jeune femme lui rappelait une personne dont elle ne parvenait pas à se souvenir. Ces manières, ces mimiques, cette docilité étaient inscrites au plus profond de son subconscient, menaçant à tout moment de resurgir sans y parvenir totalement. Il ne lui restait qu’un sentiment de manque dont elle ne parvenait pas à déceler la cause. Bien loin d’être sentimentaliste, elle n’aurait jamais imaginé ressentir ce genre de sentiments un jour, et pourtant…

La jeune Lady passa plusieurs ainsi à poser devant le peintre, suivant avec attention toutes les directives que Thea lui donnait. La jeune femme déjà avare en paroles fut incapable de tenir quelques brides de conversation. Lady Elvira ne s’en formalisa pas. Elle apprécia davantage la discrétion dont fit part l’orpheline plutôt que l’extravagance dont faisait preuve la plupart des artistes. Ce n’est que bien plus tard qu’elle se risqua un coup d’œil au travail préalable. Elle en fut absolument charmée.

Thea appliqua la première couche de peinture devant le modèle avant que la lumière naturelle ait trop diminué pour qu’elle puisse rendre un travail de qualité. Satisfaite de cette ébauche et annonça d’une voix douce qu’elle terminerait le travail en atelier, et libéra Lady Elvira. Elle s’échina durant quelques minutes à réveiller sa suivante endormie sur le divan, tout en continuant d’exprimer son plus vif assentiment.

— Devrais-je revenir pour la conclusion de l’œuvre ? s’enquit la Lady.

— Cela ne se sera pas utile, maintenant que les marqueurs sont placés, les raccords qu’ils me restent à faire ne nécessitent pas votre présence. Je vous ferai parvenir un pli une fois le travail terminé et vous la livrerai.

— Pensez-vous l’avoir terminé bientôt ? Loin de moi l’idée de vous brusquer dans votre création, mais l’ouverture de la saison est dans quelques semaines, et j’y fais mes débuts officiels dans le monde. Je souhaiterais vivement avoir cette œuvre en place d’honneur lors de mon bal d’intronisation.

— Soyez rassurée, milady, votre œuvre sera terminée bien avant cette date, je puis vous l’assurer.

Ne contenant plus sa joie, Lady Elvira fit quelque chose qui prit totalement Thea de court, elle la serra dans ses bras. Surement une réminiscence de son éducation écossaise. Inaccoutumée aux rapports humains aussi chaleureux, Thea mit du temps à répondre à cette étreinte spontanée.

— Je ne vous remercierai jamais assez pour ce que vous avez fait pour moi, fit la jeune femme en se reculant, je vous dois une fière chandelle. Bien sûr, mon père sera informé de la qualité de votre travail. A très bientôt, je l’espère.

Sur ses mots, elle prit avec elle sa suivante et elles partirent comme elles étaient venues, dans un doux froissement de tissus, tout en couleur et en jovialité.

 La jeune lady partie, le froid s’installa dans l’atelier, comme si avec elle, Elvira avait fait disparaitre les rares épaves de joie que contenait encore la vie de l’orpheline.

***

Un hurlement sauvage perça le silence de la nuit. Autour d’elle des bruits de lutte et fracas d’épées. Elle ne pouvait bouger, sa vue était complètement bloquée par un mur semblant s’élever autour d’elle sans qu’elle ne puisse rien y faire. Une femme suppliait qu’on sauve un enfant. « Non, laissez-là » ; « ce n’est qu’un bébé… » ; « elle n’est pas dangereuse… » Un visage se pencha au-dessus du mur, un monstre aux yeux écarlates, à la peau blafarde et aux extrémités plus pointues que des dagues. Les griffes s’approchaient de son visage avant qu’ils ne prennent feu. Le brasier se répandit à toute vitesse, ne laissant que des cendres rougeoyantes tombant tout autour d’elle…

Thea se réveilla d’un bond. Une crise de panique menaçant dangereusement de prendre place au creux de son être. Elle épongea son front humide avant de regarder la vieille horloge. Trois heures. Si ses cauchemars continuaient à la réveiller ainsi, nuit après nuit, elle mourrait de fatigue avant d’atteindra ses vingt ans. Revêtant une robe de chambre, Thea se rendit dans la cuisine pour se préparer un thé.

À chaque pas, l’angoisse de son cauchemar la serrait de plus en plus. Elle réentendait cette femme hurlant pour que l’on protège son enfant, son impuissance lorsque le monstre s’est penché au-dessus d’elle, les flammes bleues léchant son corps démembré et les cendres, toujours ces cendres voletant autour d’elle et retombant en petits tas rougeoyants, la ramenant encore et toujours quelques semaines auparavant et à cet homme si intrigant.

Elle secoua la main par réflexe comme si la sensation de son touché était toujours présente sur sa peau. Quelque chose avait changé en elle cette nuit-là, mais elle ne saurait dire quoi.

Elle était purement incapable de retourner se coucher. Chaque fois que son esprit divaguait où qu’elle fermait les yeux, sa vision s’imposait à elle. L’idée même de se retrouver de nouveau confronter à la nuit la rendait folle d’inquiétude. Son esprit cartésien s’évertuait à lui rappeler que ce n’était que la manifestation inconsciente d’une trop grande dose de stress. Mais son cœur lui, lui contait une tout autre histoire. Il y avait quelque chose derrière ces rêves, d’ancien, de précieux et il lui manquait les éléments primordiaux qui lui permettraient d’appréhender tout ce que son esprit tentait de lui communiquer. Un fait qui la frustrait particulièrement. Il y avait bien trop de choses qu’elle n’était pas capable de comprendre ces derniers temps.

Thea se dirigea sans grande conviction dans le petit salon où elle alluma la cheminée et quelques chandeliers. Quitte à passer la nuit éveillée, autant que cela lui soit profitable. Elle pourrait même terminer la toile en une nuit. Elle s’installa confortablement et entreprit de gratter contentieusement la toile. Elle s’appliqua à restituer chaque ombre, chaque courbe, chaque pli de drapés caractérisant la jeune Lady. Elle s’attarda tout particulièrement sur la lueur qu’elle avait perçue dans son regard. C’est grâce à cela que Thea s’était persuadée que sans cette différence de statut social, elles auraient pu devenir de grandes amies.

Elle se plongea corps et âme dans son ouvrage essayant d’oublier une fois de plus à quel point sa vie était compliquée. Rien n’aurait pu présager que cette nuit devienne plus intrigante que ce qu’elle avait déjà vécu ces derniers jours. Pourtant, alors qu’elle s’évertuait à soigner les détails du visage d’Elvira, et que son doigt frôla malencontreusement la toile au détour d’un ombrage et le monde autour de Thea se mit curieusement à vibrer.

La jeune femme fut prise de vertiges. Étourdie, elle se leva en hâte et essaya de rejoindre sa chambre avant que le malaise ne devienne problématique. Les fourmillements s’intensifièrent et bientôt elle eut l’impression que son corps n’était que tremblements incontrôlés. Elle reconnut rapidement les symptômes ressentis la première fois qu’elle avait eu affaire à quelque magie. Le mauvais souvenir se rappela à elle brutalement. Elle tenta de résister à cet appel qui, au demeurant, semblait bien plus puissant et bien moins nocif que les deux autres fois où elle y avait eu affaire.

Elle tomba à genoux, se rattrapa tant bien que mal à l’accoudoir de la méridienne. L’air lui manquait, elle suffoquait alors que la panique s’emparait totalement de son être. Cette fois-ci, elle n’arriverait pas à y échapper. Cette fois-ci, il n’y aurait pas de charmant jeune homme pour la sauver. Cette fois-ci, elle serait seule, et c’était à elle de trouver le moyen de se sortir de cette nouvelle aventure.

Puis, elle tomba dans les méandres de l’inconscience.

Lorsqu’elle se réveilla, elle n’était plus dans le petit salon, mais dans une salle de bal, richement décorée, bien plus grande que pouvait être la maison entière du vieil évêque. Elle était entièrement vide, mais à cette heure tardive, cela paraissait tout à fait logique. L’absence de meuble découvert, et la luminosité filtrant à travers les persanes l’interloquèrent tout de même, bien plus que de se retrouver au beau milieu d’un endroit qu’elle ne connaissait pas, après un évanouissement dut à quelque sorcellerie. Elle se dirigea vers les grandes fenêtres. La première chose qui la choqua particulièrement fut la totale absence de bruit, rien, ni même le claquement de ses bottines sur le parquet ne résonnait dans cet espace. La seconde parvint lorsqu’elle qu’elle se retrouva dans un immense jardin à l’anglaise baigné par le soleil matinal, et ce, avant même d’avoir touché la baie. Elle se retourna sous le choc et constata la présence de la salle derrière elle. Devant les fleurs touchées par le printemps qui peinait à poindre le bout de son nez et derrière le lieu de détente privilégié des nobles encore plongé dans le noir et recouvert de leurs linceuls. Elle réitéra l’opération de manière particulièrement cocasse, jusqu’à réaliser l’évidence. Elle était au milieu d’un mur. Son corps avait traversé le plâtre et les fondations. La tête dehors et le reste du corps à l’intérieur.

Thea recula vivement et se retrouva sur son séant tout aussi rapidement. C’était à ne plus rien y comprendre. Évitant de céder à la panique qui manquait de la submerger, une fois de plus, elle se dirigea vers une porte. Peut-être pourrait-elle trouver quelqu’un dans cette demeure qui ne la prenne pas pour une folle et qui serait capable de l’aider à rentrer chez elle. Elle pouvait toujours espérer, une telle histoire lui vaudrait un aller sans retour pour un hospice d’aliénés.

Elle commençait à désespérer de ne trouver quiconque quand des éclats de voix résonnèrent et rassurèrent la jeune femme. Elle n’était pas seule. Cela enleva un poids énorme dans sa poitrine et lui donna le courage qui lui manquait pour faire face à ce nouvel événement des plus troublant. Elle se dirigea vers elles.

Thea distingua trois voix particulièrement marquées, deux masculines qui conversaient de manière plus ou moins animée et une féminine que Thea reconnut immédiatement et qui se voulait plus conciliante et apaisante. Elle traversa (puisque oui, c’est le mot) la porte qui la séparait de son salut et tomba des nues. Devant elle, elle trouvait sa dernière cliente, Lady Elvira McDouglas, dans une tenue des plus informelles accompagnée d’un homme de quelques années son ainé et d’un second bien plus âgé. Si ces trois personnes ne se ressemblaient pas autant, d’aucuns auraient pu croire que le patriarche avait croisé sa fille en galante compagnie et déclencher un scandale face au caractère irrévérencieux de cette découverte. Thea pencha bien rapidement sur une dispute entre un fils et son frère où la seule femme tentait de faire entendre sa voix, et de ramener tout le monde sur le chemin de la raison.

Thea pensait que l’on remarquerait sa présence, elle, une quasi-inconnue, orpheline et artiste de surcroît. Que pouvait-elle bien faire chez des nobles de haute naissance ? Comment avait-elle pu pénétrer dans cet endroit sans même s’en souvenir ? Pourtant, personne n’y fit attention à elle. Ils passèrent, continuant leur conversation avec animation, la traversant de part en part, comme si elle n’était rien de plus qu’une poussière.

La jeune femme sentit la panique l’envahir. Elle traversait les murs, les hommes passaient au travers d’elle sans que cela ne les dérange, elle ne ressentait rien. Elle était vide, vide de sentiment, immatérielle. Était-elle morte ? Avait-elle péri lors de ce malaise dans le petit salon ? Il ne lui semblait pas avoir ressenti les effets de la mort. Elle avait lu un certain nombre d’essais scientifiques sur le sujet, et aucun des symptômes ne lui semblait commun. Sa vie avait pris un tournant trop particulier pour croire que tout ceci était une pure coïncidence. La question était donc de savoir ce que la famille McDouglas avait en commun avec elle et comment pouvaient-ils être impliqués dans cette vaste mascarade ? Pourquoi se retrouvait-elle justement chez eux de manière immatérielle ? Si ce n’était pour trouver les réponses qui lui manquent désespérément. Elle ne pouvait pas laisser tomber maintenant, peut-être cet état était-il un atout après tout, et qu’elle avait une tâche à accomplir avant de repartir…

La famille McDouglas avait eu le temps de s’éloigner pendant que la jeune femme tentait de comprendre ce nouveau monde dans lequel elle était plongée. Thea s’en voulait de participer malgré elle à cette conservation, de leur voler quelques moments d’intimité, mais sa curiosité l’emporta. Mettant cela sur le compte de cet étrange sentiment de proximité qu’elle avait ressenti avec la Lady, elle se dirigea lentement suivant de loin leurs voix étouffées.

Thea s’étonna du vide de la maison. Aucun meuble de venait ornementer les pièces qu’elle traversait. Surprenant pour une famille aussi aisée et dont la vie mondaine devait nécessiter une certaine aisance passait par la richesse de la décoration. Thea supputa que l’installation devait être toute récente. Il ne lui avait pas semblé que la jeune femme, soit nouvelle en ville. Cependant, elle avait rapidement appris à ne pas se fier aux apparences, de n’écouter que son instinct.

Elle arriva devant une porte derrière laquelle les voix se faisaient bien plus vigoureuses. Les deux hommes semblaient prêts à se battre et elle ne distinguait plus la voix d’Elvira au travers des hurlements de rage masculins. Elle hésita à frapper à la porte. Son éducation lui hurlait de ne pas entrer dans une pièce sans y avoir été introduite, les phénomènes étranges qui lui arrivaient eux, la poussaient à se faire toute petite. Quelque chose en elle sembla réagir à cette perspective, elle semblait être invisible, et espionner les conversations était son jeu préféré depuis qu’elle était en âge de comprendre ce que complotait les adultes. Elle avait fini par développer des aptitudes assez impressionnantes et n’en était pas peu fière. Bien que, dans le cas présent, elle trichait quelque peu.

Elle traversa la porte aisément et se rapprocha de la jeune Lady prostrée sur un fauteuil, assistant impuissante, à la rixe entre son père et son frère. Les larmes brillaient dans ses grands yeux verts et serrèrent le cœur de Thea. Elle ne savait pas d’où lui venait ce soudain accès d’empathie, mais la souffrance de la jeune femme parut si réelle qu’elle eut l’impression de ressentir un millier d’épines s’enfonçant dans sa chère. Son cœur se déchira à chaque perle roulant sur les hautes pommettes de la Lady. Les larmes se mirent à couler sur ses joues aussi, traçant des sillons presque indélébiles à leur passage. Elle n’expliquait pas cette souffrance, tant est si bien qu’elle imagina être relié à elle par elle ne savait quel procédé. Tentant d’assourdir cette douleur, elle se concentra sur la conversation menée par les deux hommes.

— Il est hors de question que ta mère se soit sacrifiée pour rien, bougre d’âne, tonna le comte, tu resteras à Londres tant que la loge aura besoin de nous. Et gare à toi, si tu ne fais pas ce que l’on attend de toi.

Le jeune lord s’arrêta et fixa son père comme frappé par cette dernière réplique. Elvira se redressa elle aussi, et une nouvelle vague de souffrance implosa. Cette dernière plia Thea en deux, son estomac se révulsa alors que les hauts le cœur la secouaient. Un esprit ne vomit pas. C’est une leçon qu’elle apprit à ce moment précis. Ce n’est pas pour autant que cela l’empêche de souffrir. La jeune femme comprit qu’elle n’était pas la seule à vivre une perte douloureuse. Peut-être, l’aide de quelqu’un ayant vécu une expérience similaire pourrait lui être bénéfique…

Le comte sembla regretter ses paroles, il s’avança vers son fils essayant de calmer le jeu, mais ce dernier recula vivement. Oui, il avait été choqué et déçu par l’attaque de son père. Le vicomte ne devait pas avoir l’habitude qu’on lui dise ce qu’il devait faire, et cet ordre direct lui déplaisait. La haine dans son regard était implicite. Il fit volteface et partit soulevant avec lui une vague de rage comme le chiffon attire la poussière.

— Anton !

Elvira tenta de retenir son frère, mais sans succès, l’écossais semblait être aussi têtu qu’un vieil âne, et même sa sœur ne parvient pas à le raisonner.

— Laisse-le donc, ça lui passera. Il finira bien par comprendre.

Ravalant sa colère grandissante, qui résonnait en Thea, elle se tourna vers son père, et le toisa de toute sa hauteur. Jamais elle n’avait vu autant de défi dans le regard d’une Lady envers son père.

— Vous n’y êtes pas allez de main morte. Pensiez-vous réellement que le brutaliser de la sorte le ferait revenir à la raison ?

— Tous les moyens sont bons lorsqu’il s’agit de ton frère. Il m’inquiète de plus en plus, sa jalousie et sa haine deviennent plus ardentes chaque jour. S’il ne se contient pas, il va nous attirer des ennuis, et je ne tiens pas à mettre ta place en danger pour un fils rebelle.

— Certains hommes de la loge sont bien plus dispendieux d’Anton, pourtant, leurs places ne semblent pas être remises en question.

— Nous n’avons pas non plus la même position sociale, Elvira.

Le vieil homme passa sa main dans ses cheveux grisonnants. Il avait la mise soucieuse et ses yeux verts, semblables à ceux de sa fille étaient rendus brillants par la souffrance qu’il cherchait à cacher par tous les moyens. Thea aurait mis sa main à couper qu’en temps normal, cet homme respirait la joie de vivre. Il s’assit lourdement sur un fauteuil et soupira profondément.

— Écoute, fille, nous sommes venus à Londres pour une bonne raison, et nous allons la mener à bien. Sa protection est notre priorité. Peu importe les moyens employés, faisons-en sorte que ta mère ne soit pas morte en vain.

Une résolution toute nouvelle naquit dans le regard de la jeune Lady, éclat qu’elle remarqué lors de leur courte entrevue et qui l’avait tant perturbée. Quelque chose avait changé l’insouciante enfant qu’elle était, avait mué en une femme d’une redoutable volonté. Bien qu’elle ignorait totalement de quoi il avait été question, Thea se sentait bien plus proche d’elle qu’elle ne l’avait été de personne jusqu’alors.

Elvira marmonna une réponse qu’elle ne comprit pas. Autour de Thea, le monde semblait s’étioler. Les murs se déchirèrent laissant apparaitre un fond d’un blanc lumineux, les McDouglas s’éloignèrent sans qu’elle ait cherché à bouger. Le tourbillon d’émotions qu’elle avait ressenti diminua pour disparaitre dans le néant, comme le reste du monde.

Elle tombait. Une chute interminable, ressemblant de prêt à celle de son existence. Lorsqu’elle vit enfin le sol se rapprocher, bien trop rapidement à son goût du reste, elle s’attendait à ressentir une intense douleur. Il n’en fut rien.

Au lieu de cela, elle se réveilla. Exactement dans la même position dans laquelle s’était-elle évanouie ? Thea risqua un regard vers l’horloge à coucou. Six heures. Il s’était écoulé à peine quelques minutes, alors que cela lui sembla des heures. Avait-elle rêvé ? Tout cela lui avait pourtant semblé si réel. Elle s’assit le temps de reprendre ses esprits. La vie lui réservait décidément bien des surprises. Et si ce nouvel élément avait attrait à l’attaque des Marcheurs ? Peut-être était-ce pour cela qu’il la cherchait si ardemment ? Était-elle l’une des leurs ? Non. Cela était tout bonnement impossible, elle n’avait absolument rien en commun avec ses monstres. Il devait forcément y avoir une autre raison, dont elle s’échinerait à trouver la réponse. Comme pour beaucoup d’autres faits lui étant arrivés récemment. Étonnement son instinct lui soufflait que tout était lié. Depuis quand faisait-elle confiance à quelque chose d’aussi fantasque que l’instinct ?

Elle se mit à rire. Rapidement, cela se transforma en crise de fou rire. Elle était au bord de la crise d’hystérie. C’est trop, en trop peu de temps. Elle ne pouvait pas tout analyser et tout apprivoiser en même temps. Personne n’était là pour l’aider à comprendre et aucun élément ne l’aidait non plus dans cette recherche. Elle était seule face à tout cela, et, si jusqu’à maintenant elle n’en avait cure, elle se serait pas contre quelque explication.

Sinon, elle ne faisait pas grand cas de sa santé mentale.

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