Ecriture·L'Alchimiste

[Ecriture] L’Alchimiste, chapitre 4

Une nouvelle amitié

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L’hôtel particulier de la rue Mayfair était exactement comme dans son imagination, les rues s’enchainaient et se ressemblait dans cette ville où toute l’architecture avait été refaite pour satisfaire les envies de leur Reine, mais cette rue particulièrement avait ce petit plus qui nous indiquait que l’on se trouvait ici en présence de la haute société. Les façades blanches ornées de porches à colonnades, de grandes fenêtres en plein cintre, diffusant une douce lumière en cette fin d’après-midi. Si tout était comme dans son souvenir, elle serait parfaitement capable de se diriger dans les longs couloirs du rez-de-chaussée. Et cela lui faisait bien plus peur qu’elle n’était capable de l’avouer.

Intimidée comme elle l’avait rarement été, elle se dirigea vers l’entrée, son fardeau sous le bras afin d’être présentée devant le comte. Le matin même, elle avait envoyé un courrier et avait reçu une réponse dans l’heure. Lady McDouglas semblait particulièrement enthousiaste à l’idée de voir le résultat final de son œuvre. Thea s’était donc habillée pour l’occasion d’une toilette dont elle espérait qu’elle saurait relever un peu son teint blafard et le mercure si particulier de ses yeux. Quant à ses cheveux d’un noir de jais, ils avaient été noués comme l’exigeait la mode du moment, légèrement bas sur la nuque, en un amas particulier de boucles extravagantes, dont certaines lui encadraient le visage, comme il sied parfois aux jeunes femmes du monde.

La porte s’ouvrit sur un majordome en livrée rouge. Qui l’invita à entrer sans même qu’elle ait besoin de lui préciser son nom.

— Mademoiselle vous attend dans le salon d’hiver, si vous voulez bien me suivre.

L’homme dans la fleur de l’âge s’inclina et lui prenant la toile des mains, la précéda Thea dans les dédales de ce palais miniature. Elle avait de plus en plus de mal à respirer. Chaque pas la replongeait dans cette étrange vision qui la torturait depuis quelques jours. Bien que la demeure fût maintenant meublée, il n’y avait maintenant plus aucune raison de douter. Quelle sorte de monstre était-elle donc ?

C’est avec la vision des Marcheurs d’Ombre massacrant son village qu’elle fut annoncée à la Lady. Dans un tumulte de draperies violettes, la maîtresse de maison se leva et accueillit l’artiste avec la déférence habituellement allouée à un haut noble.

Thea n’avait pas l’habitude qu’on lui accorde autant de considération, elle n’était qu’une intellectuelle parmi tant d’autres, qu’une petite artiste, sa place était dans une université, pas dans des bals. Lady Elvira s’empara sans cérémonie du paquet déposé au sol. Le papier kraft tomba au sol tout aussi rapidement. Thea retint son souffle, tout pouvait s’arrêter à ce moment précis, et elle n’était pas prête à voir une nouvelle fois tous ces rêves s’enfuir au grand galop. Elvira resta de longues secondes, arrêtée devant la toile sans rien dire. Aucun son ne filtrait, aucune expression sur son visage ne pouvait prédire ce qu’elle pensait. Tant est si bien que Thea se servit de ce laps de temps pour échafauder toutes les sorties possibles et imaginables pour ne pas avoir à subir une trop grande déconvenue.

Elle s’apprêtait à prendre la poudre d’escampette, lorsque la jeune lady releva vers elle un regard brillant d’émotions. Elle recula et s’assit, la toile toujours dans les bras. Elle n’était certes pas bien grande, mais suffisamment pour rester encombrante lorsque l’on est vêtu d’une tournure. Ce fut ce regard comme choqué qui plongea Thea dans le doute le plus total. Qu’avait-elle fait pour provoquer chez son hôte un tel état de nostalgie ? Elle s’attendait presque à voir sur son visage de porcelaine, les larmes coulées.

— Je n’avais jamais remarqué à quel point je pouvais ressembler à ma mère, souffla la lady d’une voix triste.

Thea se trouva complètement désemparée. Cela n’avait absolument pas été son intention de rappeler de mauvais souvenir à sa cliente. Pire que cela encore, elle ne pouvait que comprendre la douleur que cela représentait de se voir rappeler à son souvenir un membre de sa famille parti bien trop tôt. Elle n’avait jamais trouvé qu’elle ressemblait à ses parents. Tout au plus peut-être à son père pour la couleur de ses cheveux et la forme de son visage, mais sa mère était tout autant petite, replète, blonde comme les blés et joviale que Thea était grande, élancée, brune et ténébreuse. Cela ne l’aurait pas chiffonnée outre mesure si elle n’avait pas eu des yeux aussi particuliers qu’aucun des membres de sa famille proche ne semblait posséder. Ce gris aussi puissant qu’une goutte de mercure liquide était tout autant envoutant que les tourbillons infinis d’un cristal de roche. Oui, elle aurait eu la chance d’avoir un physique assez avantageux pour avoir ses entrées dans le haut monde sans trop de difficultés, mais rien, aujourd’hui, ne lui permettait d’espérer encore un retournement. Elle plaçait uniquement ses espoirs dans la jeune femme assise en face d’elle, priant un Dieu auquel elle ne croyait pas que l’erreur qu’elle semblait avoir faite ne lui porte pas préjudice.

Elle se précipita alors pour s’excuser.

— Si je vous ai blessé ce n’était pas mon intention, je…

— Non, non, c’est parfait. Absolument parfait. Je ne pouvais pas rêver mieux. Je cherche depuis de nombreuses semaines quelqu’un capable de transmettre des émotions dans sa peinture. J’avais jusque lors été déçu par les piètres artistes qui pensent être supérieur aux autres parce qu’ils sont capables de dessiner. J’aime la douceur que vous avez insufflée à son visage et cette lueur émanant de mes yeux. Je me rappelle que ma mère avait cette même vivacité dans le regard, quand elle était comme cela, rien ne pouvait l’arrêter. Parfois, j’aime à me dire que j’ai hérité de ces qualités.

Une réelle détresse était perceptible dans la voix de la jeune femme, peine qui faisait dangereusement écho à la sienne. Thea ne dit rien. Elle n’avait pas envie de s’épandre sur sa peine et encore moins sur la manière dont ses parents sont morts. Rien que d’y penser, une plaie béante s’ouvrait dans sa poitrine, elle suffoquait. Elle se demandait si un jour cette douleur réussirait à s’estomper. Si elle pouvait passer outre ce vide installé dans son âme et se reconstruire. Elle n’avait pas la prétention de se dire qu’elle pourrait fonder une famille, loin s’en faut, mais du moins enseigner quelque part, à Oxford peut-être ? À la place de son père…

— Veuillez m’excuser pour ma sensiblerie. Habituellement, je ne me laisse pas aller à ce genre de débordement. Chez moi, les femmes doivent être fortes et non sensibles aux vapeurs des dames d’ici. Quoique, lorsque l’on voit les robes que la mode nous oblige à porter, je comprends que certaines soient prises de syncopes.

Elle partit d’un grand rire et pria Thea de s’assoir. Sa mélancolie avait disparu aussi rapidement qu’elle n’était apparue et Thea ne pouvait qu’admirer une telle maitrise de ses sentiments. Elle qui avait tant de mal à faire face aux siens ces derniers temps. Si ce n’était des cauchemars, alors elle avait affaire à ces événements étranges, ou encore elle se rappelait de la sensation si particulière qu’elle avait ressentie en touchant la main de son nouvel ami nocturne.

— Vous prendriez bien le thé avec moi ?

Thea hésita quelques instants, l’heure tournait et bientôt elle ne pourrait plus décemment se promener seule dans les rues londoniennes, non que cela ne l’ait jamais dérangée auparavant.

— Je vous en prie, mon frère doit venir diner dans quelques heures et cela fait si longtemps que je n’ai reçu une amie. Mon installation à Londres est toute récente et pour l’instant, je n’ai réussi à rencontrer que des intrigantes. Je déteste leurs fausses manières et fausses modesties. Aucune d’elle n’est capable d’autant de sincérité que celle dont vous avez fait preuve en peignant cette toile.

Touchée par ces paroles, Thea rejoint la lady. Une servante apparut quelques secondes plus tard et déposa sur la table basse, thé et gâteaux secs. Les jeunes femmes se servirent en silence. Thea n’avait jamais eu à s’essayer à ce genre d’exercices. Prendre le thé chez une amie se résumait pour elle à accompagner sa mère pendant qu’elle discute avec une amie. Elle n’avait eu aucune éducation sur la manière dont elle devait se tenir, seule, avec une aristocrate de surcroît.

— Allons, parlez-moi de vous ? Êtes-vous originaire de Londres ?

Écartant le pincement au cœur à l’idée d’évoquer sa famille, Thea se perdit dans le récit de son enfance, évitant de parler de la mort de ces parents. La Lady n’inonda de questions plus précises les unes des autres, en ayant la délicatesse d’omettre les sujets fâcheux. Elles parlèrent ainsi plusieurs heures durant rigolant comme deux jeunes enfants en se remémorant des souvenirs de leurs candides bêtises.

— Il y a bien une fois où j’ai rendu Père fou, poursuivit la Lady dans un rire cristallin. Notre domaine en Écosse s’étendait loin dans les plaines des Highlands, et le temps comme le paysage y est très souvent capricieux. J’adorais me promener et découvrir les beautés du patrimoine de ma terre natale. Il y avait, à quelques miles du château, un cercle de pierre qui m’a toujours fascinée. D’aucuns dans le village, assurait qu’il s’agissait d’un lieu ayant servi pour les cérémonies des Sabbats. Ils étaient terrorisés à l’idée qu’en pénétrant ces terres, nous libérions la charge magique qu’elle contenait, au risque qu’elle se déverse dans le village et sème la mort sur son passage. Les Écossais sont très superstitieux et toutes questions de mysticisme sont prises très au sérieux.

La jeune femme fit une petite pause en prenant une énième gorgée de thé. Ses yeux brillaient de malice, lui octroyant un regard juvénile.

— Cela n’a pas manqué à force de partir seule à l’aventure, j’ai chu dans une crevasse. Toute Écossaise que je sois, je ne pus m’extirper de ces dix mètres de dénivelé. Je restai ainsi durant plusieurs heures attendant qu’un bon samaritain se rende compte de ma disparition et parte à ma recherche. Je dus mon salut à un jeune highlander qui passait par là à tout hasard, le cercle était un raccourci pour aller au loch. Il fallait qu’il s’agisse d’un jeune intrépide pour s’aventurer dans de tels chemins de traverse. Tout à fait entre nous, continua la demoiselle sur le ton de la confidence, j’ai entretenu avec ce jeune homme une correspondance pendant de longs mois après cela, et nous nous retrouvions souvent pour parcourir les Highlands ensemble. Je n’ai arrêté cette relation qu’après que nous ayons échangé un baiser…

Ses joues s’empourprèrent joliment. Cela ne put que renforcer le respect et l’amitié que Thea éprouvait pour Lady Elvira. Femme en avance sur son temps, n’ayant que faire des conventions sociales. À leur manière, les deux jeunes femmes se ressemblaient beaucoup. Thea elle aussi se plaisait à vivre en dehors des voies imposées aux femmes de son époque, elle était la preuve même que le sexe faible pouvait lui aussi atteindre les hautes sphères intellectuelles.

— Lorsque je rentrai, la nuit était tombée depuis plusieurs heures, Père avait envoyé presque tous ces hommes à ma recherche. Et lorsque le Laird ordonne, il est rare que l’on rechigne à la tâche. Il sembla prêt à partir à son tour lorsque je pénétrai dans la salle principale. Cette petite escapade m’a valu une remontrance mémorable…

— Et d’être consigné dans tes appartements une semaine durant. Si cela n’avait tenu qu’à moi, tu y serais resté jusqu’à ton entrée dans le monde. Mais que voulez-vous, ma fille a tendance à être intenable, même pour une Écossaise.

Thea se leva précipitamment. Le comte venait de faire une entrée pour le moins inattendue dans le petit salon. Il se dirigea vers sa fille et l’enlaça avec tendresse et complicité. La jeune artiste en profita pour s’inclina dans une respectueuse révérence. Le regard dont le Lord MacDouglas enveloppa sa fille transperça le cœur de Thea de part en part. Elle ne parvint pas à se remémorer la dernière fois que son propre père l’avait regardé de la sorte. D’ailleurs, elle parvenait à peine à entrevoir le visage de ses parents. Il ne lui restait que quelques sensations, floues, fugaces, comme s’ils avaient disparu depuis si longtemps que leur présence n’était plus qu’une légère impression flottant à l’orée de son esprit.

La voix du comte la ramena à la réalité.

— C’est un honneur de vous rencontrer mademoiselle. Ma fille m’a beaucoup parlé de vous et de votre talent indéniable pour la peinture. Soyez la bienvenue chez moi.

Il s’inclina devant la jeune femme avec un sourire bienveillant qui réchauffa le cœur de Thea. Maintenant, elle savait d’où Lady Elvira tenait sa jovialité.

— Bien, voyons voir cette œuvre.

Il s’empara de la toile et la détailla comme sa fille l’avait fait auparavant. Elvira profita de cet instant pour prendre le bras de sa nouvelle amie d’un geste amical.

— Veuillez excuser les manières rustres de mon père. Il n’a toujours pas compris les subtilités des bonnes mœurs londoniennes. Il les juge trop froides et impropres aux nouvelles relations.

— Chez nous, les présentations se faisaient autour d’un bon Whiskey produit dans les caves du domaine. Ah ça, les Écossais savent y faire lorsqu’il s’agit de festoyer. Rien à voir avec vos bals guindés, bougonna le comte.

Lord MacDouglas était l’incarnation même de la bonhommie. Thea le trouva immédiatement sympathique. Cet homme transpirait le bonheur et la joie de vivre, et ce, malgré les épreuves qui avait traversé durant sa vie. Il possédait des cheveux d’un blanc immaculé qui trahissaient le roux si caractéristique de sa fille, la mine joviale, une moustache frémissant à chacun de ses nombreux sourires et un début d’embonpoint qui parachevait son image. Pourtant, Thea ne se serait pas risquée à provoquer cet homme, ces épaules et son large torse imposait le respect et sous-entendait la force d’un laird.

— C’est un très beau travail, conclut le comte.

Il reposa délicatement la toile, l’œil légèrement humide. Thea se demanda si c’était la ressemblance à sa défunte femme que Lady Elvira avait évoquée quelque temps auparavant qui émut le comte à ce point, mais n’osa pas demander. Elle avait déjà suffisamment laissé ses oreilles trainées dans les affaires de cette famille, il était hors de question qu’elle ne s’immisce outre mesure dans leur intimité.

— Je vous remercie, my lord.

Acquiesçant d’un mouvement de tête, il prit place sur la causeuse sur laquelle s’était installée sa fille, il ne semblait pas prêt à laisser Thea partir sans lui avoir tiré quelques confidences. Elle se plia à cette volonté non sans un certain plaisir. Cette famille lui donnait l’impression de retrouver un semblant d’équilibre, et se prit même à s’imaginer vivre avec eux.

— Est-ce le seul art dans lequel vous vous illustrez, miss ?

— Non, my lord, je maîtrise aussi la musique et en particulier le violon et le piano.

— Voilà des aptitudes remarquables pour une jeune fille de la campagne, votre mère a donc eu à cœur de faire de vous une jeune femme du monde.

— Bien malgré moi, je dois l’avouer. Ma mère avait en effet pour but de m’introduire dans la bonne société londonienne. Quant à moi, je préférai participer aux fouilles archéologiques menées par mon père. Je dois bien l’admettre, je suis une bien piètre maîtresse de maison ou encore moins faite pour les salons mondains.

Le comte rit de bon cœur, il n’en croyait pas un mot. Grand bien lui fasse. Thea elle-même doutait de ce qu’elle était réellement. Tous les fondements de sa vie, tout ce qui lui avait semblé être fiable dans son existence lui échappait petit à petit. Il ne restait rien qu’un puits sans fond de questions auxquels personne ne semblait avoir de réponse. Et cela la rongeait toujours plus chaque jour. Son éducation campagnarde était un atout face au comte, jamais elle n’aurait pu imaginer que sa franchise séduise autant.

 

Les questions continuèrent ainsi pendant de longues minutes. On eut dit que le comte avait autant à cœur de découvrir le passé de Thea, qu’elle avait la volonté de le préserver. Du moins d’en protéger les dernières bribes qui lui restaient. Rien n’eut pu présager que les fantômes du passé étaient aussi puissants chez elle que chez les MacDouglas. Pourtant, elle eut, bien malgré l’occasion de voir ses fantômes à l’attaque.

Une voiture venait de s’arrêter devant le parvis de la maison. Quelques instants plus tard, le majordome annonça l’arrivée de l’héritier. La bonne humeur affichée du comte sembla se désagréger. Son visage se décomposa et trouva un sérieux que Thea n’aurait jamais pensé lui voir associer. Son fils ainé venait d’arriver et cela ne lui plaisait guère. Et, alors que les bruits de pas et de conversations étouffées approchaient, le regard de Lord MacDouglas devint glacial. La porte s’ouvrit à la volée et l’on eut l’impression de l’hiver venait de pénétrer la pièce avec une violence inégalée. Tout ce qui avait rendu ce moment agréable semblait avoir disparu. Une ombre planait, malfaisante et torturée, faisant suffoquer la jeune femme.

Thea reconnut très vite l’homme au visage émacier, aux longs cheveux roux et aux yeux d’un vert pétillants. Elvira se précipita pour saluer son frère qui la serra dans ses bras. Personne n’aurait pu douter de l’affiliation de ces deux jeunes personnes tant elles se ressemblaient. Pourtant, il y avait une profondeur dans les yeux de l’homme que Thea ne percevait pas dans ceux de sa sœur : des secrets, des rancœurs, des désirs inassouvis qui la heurtèrent de plein fouet lorsque le jeune Lord ancra son regard dans le sien.

Thea arrêta soudainement de respirer, elle était happée par ce puits sans fond, avide d’en découvrir les mystères, et pourtant quelque chose en elle lui souffla de faire attention. Elle n’était plus de ces jeunes chrysalides à se bruler les ailes facilement. Aujourd’hui, elle avait appris à faire attention à ce qui l’entourait et à tous ces petits détails qui pourraient lui indiquer qu’elle courrait un danger. Elle n’arrivait pas à savoir si ce vicomte était un obstacle dans sa course, mais elle ne tarderait pas à le savoir, elle en avait l’intime conviction. En attendant, elle se tiendra le plus loin possible de ce personnage. Thea en vint à se demander comment un homme aussi jovial que Lord MacDouglas pouvait avoir un fils qui lui soit à ce point opposé. Ils étaient le feu et la glace, l’Ordre et le Chaos. Et cette différence fascinait la scientifique éperdue en Thea. L’héritier semblait tout aussi intrigué qu’elle, et semblait vouloir interroger son âme par toute l’intensité de son regard.

Voilà bien trop d’évocations à son esprit que Thea était capable de le supporter. Elle avait déjà dû se forcer à avouer posséder en elle quelque magie qu’elle ne pouvait s’expliquer. Imaginer que quelqu’un puisse voler ce qui se trouvait enfoui au plus profond de ses entrailles d’un simple regard était bien trop perturbant. Non, il se demandait ce que sa sœur et son père devaient lui trouver, voilà tout. Inutile de se mettre martel en tête, personne n’était capable de telles prouesses et certainement pas elle.

Ce ne fut que lorsqu’Elvira ouvrit la bouche que le regard du vicomte se détacha enfin de celui de l’artiste. Il sembla retrouver chaleur et humanité lorsqu’il se pencha vers sa sœur afin de l’écouter. Cela n’en stoppa pas moins l’émoi de Thea, tout au contraire, pléthore de sensations se bousculaient en elle, et elle parvenait difficilement à les mettre en ordre.

— Anton, laissez-moi vous présenter Miss Thea Blackstone, l’artiste dont je vous ai parlé. Miss Blackstone voici mon frère, Lord Anton MacDouglas.

Thea s’empressa de s’incliner.

— My Lord.

— Miss.

La sensation de malaise s’intensifia, il s’était approché d’elle et l’air sembla s’amenuiser autour d’elle. C’était tout à fait inconvenant. Lorsque le comte se plaça entre Thea et son fils, un air de défi s’inscrivit immédiatement sur le visage du jeune lord. Les querelles en suspens oscillaient entre les deux hommes, palpables et étouffantes. Le comte protégeait Thea de son fils, mais n’en parvenait pas à en appréhender la raison. Pourquoi sa simple présence provoquait autant de conflits ? Qu’est-ce qui rendait Anton MacDouglas si dangereux et si fascinant à la fois ? Encore tant de questions auxquelles elle ne pourra répondre si ce n’est avec une aide extérieure. Même Elvira ne semblait pas prête à l’aider, son esprit tout aussi happé par la guerre ouverte entre les deux hommes que ne l’était celui de Thea.

— Edward, appela le comte.

La tête du majordome émergea derrière les hautes épaules du vicomte.

— Préparez la voiture afin de ramener miss Blackstone chez elle, je vous prie.

— Bien monsieur.

Un sourire carnassier suivit cette remarque. Le lord semblait apprécier l’empressement de son père à protéger la jeune femme. Son regard se riva de nouveau sur Thea. Il pencha légèrement la tête sur le côté. Pensait-il réellement lire en elle aussi facilement ? Pouvoir la séduire d’un simple sourire charmeur pourtant dénué de toute chaleur ? Cela révoltait Thea qui se sentait utilisée par cet homme comme moyen d’atteindre son père. Elle n’était pas un objet, que l’on pût utiliser à sa guise pour mener à bien une vendetta malsaine. Thea se trouva tout autant hérissée que lorsque Keith Clayton avait osé prétendre que sans son intervention, elle n’aurait pu survivre à l’attaque de la bête. Non que cela fût faux. Mais c’était une autre affaire que de l’admettre devant lui.

Tête haute, port altier, langue bien pendue, Thea s’apprêtait à dire ce qu’elle pensait du comportement du jeune homme à son égard. Elle ne s’était pas laissé rabaisser par les intellectuels et collègues de son père lorsqu’elle affirmait être la première femme à entrer à Oxford comme professeur. Elle ne risquait de laisser un vicomte en proie à une dissension interne le faire.

— La voiture est prête, monsieur.

Tout l’air s’évapora dans sa poitrine. Apparemment, il y avait une première fois à tout. Son courroux attendra la prochaine visite, si toutefois elle avait lieu, pour se déverser de sa bouche à l’esprit du Highlander. Elle ne se laissa pas abattre pour autant. Loin d’être une faible chose qu’il fallait que l’on protège, elle était forte, seule, mais forte. Et rien ni personne ne pourrait défaire cela.

Thea se détacha de la carrure protectrice du compte afin de récupérer, chapeau, gants et pardessus. Elle remercia chaleureusement ses hôtes pour leur hospitalité, et après avoir promis de revenir bientôt, adressa un salut des plus froids au vicomte avant de partir tête haute en direction de la voiture. Elle ne laisserait plus personne tenter de l’impressionner, elle aurait l’impression de laisser les Marcheurs gagner la danse invisible, silencieuse, mais non moins mortelle dans laquelle elle s’était engagée avec eux. Et cela, elle ne pouvait se le permettre.

 

***

 

Chaque fois qu’elle avait du mal à s’endormir, la petite fille qu’était Thea Blackstone se réfugiait discrètement dans le bureau de son père et elle l’écoutait parler à voix haute alors qu’il dissertait seul sur l’objet qu’il étudiait. C’était une technique infaillible. Elle s’endormait au bout de quelques minutes malgré tout l’entrain qu’elle mettait à rester éveillé pour l’écouter. Le lendemain matin, elle se réveillait dans son lit, par elle ne savait quel moyen. Jamais il ne lui faisait remarquer quoi que ce soit. Jamais il n’avait trahi ce secret à sa mère qui se serait empressée de placer un verrou sur la porte de la chambre de la jeune fille.

Une nuit pourtant le schéma changea.

Installée dans son alcôve habituelle, elle ne s’attendait pas à rencontrer un homme assis en vis-à-vis de son père. Il lui inspirait une sorte de crainte instinctive. Il possédait un visage fin et ciselé, des cheveux noirs de jais et son regard brillait d’une assurance qui ne laisserait personne indifférent. Cet homme était un donneur d’ordre, certainement pas un exécutant. Si le sourire de l’homme semblait indiquer qu’il était à l’aise dans cette position, son père lui bouillonnait d’une rage non dissimulée. Cette intrusion dans sa sphère privée et tout particulièrement l’endroit où sa femme et sa fille vivaient n’était absolument pas à son goût.

Les deux hommes parlaient à voix basse et Thea ne parvenait pas à distinguer leur parole. Muée par sa curiosité légendaire, elle se déplaça, rampant au sol, tel un mousquetaire à la solde du roi français. Si sa mère l’entendait, elle serait épouvantée par son manque de patriotisme, elle l’imaginait dans la cuisine, son rouleau à pâtisserie dans la main, la fustigeant : « une jeune femme de bonne famille ne lit pas de roman de la sorte » ; « tu lis trop, tu vas faire fuir ton futur époux » ; « Tu es anglaise, sois-en donc fière ! » Elle n’avait jamais compris ce qu’il y avait de mal à lire, que l’auteur soit anglais ou français, qu’elle différence cela pouvait-il faire ? Elle n’en était pas moins anglaise pour autant. Heureusement pour elle, son père lui, comprenait.

Aplatit face au sol, la petite fille se glissa jusqu’une grande tapisserie étalée sur une table sous laquelle elle se cacha. Comment avait-elle réussi à se déplacer sans faire de bruit, c’était une grande question à laquelle elle aurait du mal à répondre ? Toujours est-il que ce déplacement tactique lui avait permis de trouver une cachette stratégique : elle pouvait écouter sans être vue.

Aucun doute à avoir, les deux hommes se connaissaient, et se disputaient. Thea observa une certaine ressemblance entre les deux hommes, peut-être était-ce dû à la couleur similaire de leurs cheveux ? Elle n’avait pas connaissance que son père ait pu avoir un frère. Cette idée la tarauda, il y avait tellement de choses qu’elle ignorait encore sur sa famille, la présence d’un frère caché était-elle si anodine que cela ? Non, elle aurait été au courant, forcément. Cet homme devait juste lui ressembler. La petite fille avait de toute manière si peu de points de comparaison.

Son père se leva d’un coup et appuya ses mains sur son bureau. Elles étaient tellement crispées que ses jointures devinrent blanches malgré leurs positions. Thea eut du mal à reconnaitre sa voix qui n’était plus qu’un grondement sourd et menaçant.

— Si tu l’approches, je leur révèle que tu te caches. Je ferais de ta vie un enfer. Tu as cru pouvoir échapper à ton sort, parfait. Mais je t’interdis même de penser à elle. Elle est mienne.

— Tu ne pourras pas toujours la cacher au monde. Un jour, elle se dévoilera. Ce jour-là, plus personne de pourra rien pour la protéger. Tu fais d’elle une cible alors qu’elle est le prédateur.

— L’apprentissage prend du temps. Je serai là à ce moment-là.

— En es-tu bien sûr ?

Cette phrase résonna dans le bureau, portant avec elle un soupçon de danger.

— Est-ce une menace ?

— Oh, voyons, tu devrais me connaître mieux que cela. Je ne suis pas homme à proférer des menaces. Je suis homme d’action. Le jour où je déciderai que tu devras mourir, je viendrais moi-même m’acquitter de cette tâche. Les menaces sont surfaites.

Un sourire terrifiant étira le visage de l’homme et Thea recula dans sa cachette. Elle avait cette étrange impression que l’étranger était capable de sentir sa présence où de la voir ? Son visage se tournait inlassablement vers sa cachette. Elle se rencogna, se dissimulant dans la peine ombre de la tapisserie. Elle se répéta inlassablement durant les minutes suivantes que rien ne pouvait lui arriver. La peur menaçait de l’étouffer. Elle perdit le fils de la conversation alors qu’elle cédait à la panique.

— La vengeance est un plat qui se mange froid Franklin et tu devrais savoir que je suis un homme très patient.

— Sors de chez moi, hurla alors son père.

Thea ne vit pas ce qui se passa par la suite, mais le bruit de meubles se fracassant autour d’elle n’indiquait rien de bon. Son père adorait ses antiquités qu’il disait lui rappeler que les plus belles choses ne sont pas celles que l’on produit aujourd’hui avec nos machines, mais celles que les hommes ont construites à la force de leurs mains et de leurs volontés. Il ne les aurait jamais abimées si cet homme n’avait pas fait irruption dans leur havre de paix. Thea se demanda pendant quelques instants dans quelles louches affaires son père avait pu s’embourber. Quelque temps plus tôt, elle aurait juré qu’il n’aurait rien fait pour les mettre, sa mère et elle en danger, mais dorénavant, elle n’était plus sûre de rien. L’intelligence, chez une personne aussi jeune, était parfois un fardeau. Il y avait beaucoup de choses qu’une petite fille aurait préféré ne pas savoir, vivre dans l’ignorance, garder son insouciante et être comme n’importe quel enfant.

Cela n’était pas son cas, mais elle ignorait alors jusqu’à quel point elle serait exceptionnelle.

— Ose revenir ici, et je te jure que je te le ferais regretter. Je ne souffrirais d’aucun moyen pour te réduire à néant, comme cela aurait déjà dû être fait depuis bien longtemps, gronda Mr Blackstone.

— Oh, mais c’est déjà fait mon cher. Officiellement, je ne suis plus rien ni personne. N’oublie jamais que je garderai un œil sur elle. Tu as intérêt à ce qu’elle ne manque de rien, jamais, où je pourrai venir à regretter ma décision.

La porte claqua sur ces mots. Thea resta prostrée un long moment avant de rejoindre discrètement son lit ses yeux mouillés de larmes. Son père lui avait menti, elle ne savait depuis combien de temps. Cet homme menaçait sa famille. C’était trop pour elle, bien trop. Elle ne souhaitait qu’une seule chose, oublier. Oublier la peur, oublier le mensonge. Rien ne devait la toucher au point qu’elle ne soit pas capable de l’appréhender.

Elle resta un long moment dans le noir, cherchant à voir si le croque-mitaine viendrait la chercher. Fille de scientifique, elle n’avait jamais été à même de croire aux créatures nocturnes. Mais ce soir, tout était différent. Ce soir, elle ne croyait plus en rien. Toutes ses certitudes étaient bouleversées. Qui sait tout ce que l’on avait omis de lui dire ? Qui sait tout ce qui se cache dans la peine ombre de la nuit. Peut-être que les vieilles bigotes du village avaient-elles raisons, le comportement audacieux d’une si jeune fille allait amener sur elle le mauvais œil.

Elle finit par s’endormir, rêvant de cet homme étrange qui lui parlait, de lui, de ses parents, de son avenir. Thea ne comprit que bien plus tardivement que ces paroles prendraient un jour un sens. Elle s’appliqua à oublier cette visite, son père n’y faisait jamais mention aidant, elle remercia sa mémoire sélective. Pourtant cela l’aurait alerté quand plus âgée, elle avait cette étrange impression qu’on l’observait, la suivait. Peut-être que cela lui aurait mis la puce à l’oreille pour la suite de ses aventures quand elle revoyait ce visage ciselé dans ses rêves lui demandant de le suivre et de le rejoindre.

Pourtant, ce n’est qu’en se réveillant cette nuit-là, affolée par un bruit sourd provenant de l’extérieur, qu’elle se souvint enfin. Elle commença à se questionner sur la personne dont parlaient les deux hommes cette nuit-là. Et si c’était-elle ? Et si cet homme était responsable de tout ce qui lui arrivait ces derniers temps ? Et si elle était elle aussi un monstre ?

Le bruit se répéta, laissant de côté ses sombres réflexions et se dirigea vers la fenêtre. Rien ne se distinguait dans la noirceur nocturne. Son instinct, qui se manifestait toujours alors qu’elle était en danger se réveilla. Il se passait quelque chose dehors, elle en mettrait sa main à couper. Elle songea à Raheem et à Mey. Que l’on se prenne à elle, si tel était son destin, elle s’en accommoderait, mais que l’on s’attaque à ceux qui lui avaient offert l’hospitalité et le couvert, elle ne pouvait le supporter. La jeune femme se changea, enfilant à la hâte robe, pardessus et bottines, noua la soie noire de ses cheveux en un chignon lâche afin qu’ils ne la dérangent pas et, à pas feutrés, descendit les marches de la maison vers la porte menant vers le petit jardin potager.

C’est à ce moment précis qu’elle les vit. Trois paires d’yeux flamboyants. Six billes d’un rouge cramoisies lui rappelant les yeux fous d’un démon. Une couleur dont elle faisait encore des cauchemars. Ils avaient fini par la retrouver, les monstres étaient finalement venus la cueillir chez elle.

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